samedi, juillet 08, 2006

Premiere femme universitaire de tradition occidentale

Hypatie 370-415


La première femme universitaire de tradition occidentale.

ou

La Fin d’Alexandrie en 415 après JC :

Hypatie, la dernière grande mathématicienne de l'école d'Alexandrie, par ailleurs fille de Théon d'Alexandrie, directeur de la bibliothèque, est mise en pièces et tuée par une foule de moines chrétiens inspirés par Cyrille, patriarche d'Alexandrie, que l'Église canonisera.

Son assassinat marque un tournant : Après sa mort, de nombreux chercheurs et philosophes quittent Alexandrie pour l'Inde et la Perse, et Alexandrie cesse d'être le grand centre de l'enseignement et de la science du monde antique.

Désormais, la science régressera en Occident, et ne retrouvera un niveau comparable à celui de l'Alexandrie antique qu'à l'aube de la révolution industrielle.

Les travaux de l'école d'Alexandrie concernant les mathématiques, la physique et l'astronomie seront préservés, en partie, par les Arabes, les Perses, les Indiens et aussi en Chine. L'occident, pour sa part, plonge dans l'obscurantisme et ne commencera à en sortir que plus d'un millénaire plus tard.

A chaque période d'essor de la religion chrétienne, correspondra une régression de la condition de vie du peuple et réciproquement.

Qui est Hypatie ?

Hypatie d'Alexandrie (en grec ancien Υπατία / Hypatia, v. 370 – 415) est une mathématicienne et philosophe grecque.

Son père Théon d'Alexandrie, dernier directeur du Musée d'Alexandrie, est éditeur et commentateur de textes mathématiques. Il éduque sa fille en l'initiant à la mathématique et à la philosophie. Celle-ci a dirigé l'École néo-platonicienne d'Alexandrie.

Hypatie fait ses études de sciences, philosophie et éloquence à Athènes. Elle travaille aussi dans le domaine de l'astronomie et de la philosophie. Elle écrit des commentaires sur L'Arithmétique de Diophante, sur Les Coniques d'Apollonius de Pergame et sur Les Tables de Ptolémée. Ses exposés publics à Alexandrie, où elle défend les thèses néoplatoniciennes contre les points de vue chrétiens, lui valent une grande renommée. Cependant aucun de ses travaux ne nous est parvenu, en particulier à cause de l'incendie final de la Bibliothèque d'Alexandrie ; ceci explique sa faible notoriété.

Le philosophe Synésios de Cyrène, un de ses élèves, la loue dans ses lettres pour sa grâce (très belle, elle reste vierge d'après la légende) et lui demande des conseils pour construire un hydroscope, un astrolabe ou pour tracer des cartes géographiques.

Les ouvrages d'Hypatie auraient tous été perdus. Cependant, selon certaines sources, un de ses ouvrages a été retrouvé il y a quelques années dans la bibliothèque du Vatican.

La mort d'Hypatie

En mars 415, d'après l'historien chrétien Socrate Scolasticus, elle meurt lapidée en pleine rue par des chrétiens fanatiques qui lui reprochaient d'empêcher la réconciliation entre le patriarche Cyrille d'Alexandrie et le préfet romain Oreste à la suite de conflits sanglants entre diverses communautés religieuses d'Alexandrie.

La petite histoire

Alexandrie, 415. Cinq ans après le sac de Rome, alors que l'Empire s'écroule, l'Egypte vit à l'heure des derniers feux du paganisme antique. L'Occident est acquis à la cause du "Galiléen", l'Orient résiste encore, mais il n'est qu'en sursis. La ville égyptienne abrite une population multiconfessionnelle; la cohabitation s'avère de plus en plus difficile. Face aux Juifs et aux païens "Hellènes": les partisans de Jésus, manœuvrés par l'évêque Cyrille, et qui comptent bien se rendre maîtres de la place.

Dans cette atmosphère tendue se dresse Hypatie, la vierge des païens et, si l'on en croit les relations de Socrate et Damaskinos, l'ultime rempart du paganisme. Son père, prêtre des dieux et scientifique de renom, lui a enseigné la mathématique, l'astrologie et la philosophie. Elle a grandi dans le culte des dieux; elle sait que tout flanche et agonise autour d'elle; pourtant, elle se refuse à suivre la théorie des conversions. Un combat sans espoir, perdu d'avance En cela réside toute sa signification.

Hypatie enseigne la philosophie, elle a le verbe haut mais la grâce l'habite; tous les témoignages convergent lorsqu'il s'agit d'évoquer sa grande beauté. On a coutume de la représenter au milieu d'un cénacle, le cercle de ses fidèles qui, avec elle, refusent de voir les dieux s'exiler pour céder la place aux religions de l'intolérance.

Les Juifs et les chrétiens s'affrontent à coups d'émeutes et de pogroms sous les regards inquiets d'Hypatie et des siens; à quand leur tour ? Il y aussi la lutte d'influence que se livrent Oreste, préfet de la ville, et l'évêque Cyrille. Pour une cause mal définie, le préfet d'Alexandrie aurait fait torturer à mort un chrétien, un provocateur dont les Juifs ont exigé la tête. L'affaire dégénère bientôt et c'est le massacre entre les deux communautés. Cyrille, qui a l'avantage de la supériorité numérique, fait détruire les synagogues et expulser les Juifs. Puis, emporté par son élan, l'évêque harangue ses troupes qui jettent l'anathème sur le représentant de Rome. Oreste cherche alors à se concilier les faveurs d'Hypatie dont l'influence est toujours notoire pour tenter de réduire Cyrille et ses moines fauteurs de troubles. On rapporte aussi que frappé par la beauté de la jeune femme, le préfet d'Alexandrie, bien que baptisé, aurait longuement hésité à s'engager sur le voie du paganisme. Il n'en fit rien.

Lorsque la vierge païenne est prise à partie en pleine ville par la foule chrétienne fanatisée qui l'arrache de sa voiture et la traîne au Caesarium, il ne réagira pas. Sur les marches du temple impérial, Hypatie est "déshabillée, tuée à coups de tessons, mise en pièces Ses restes sont ensuite promenés dans les rues et brûlés". Désormais, Cyrille et Oreste peuvent envisager la réconciliation.

Littérature

Hypatie, vierge martyre des Païens

"Dors, ô blanche victime en notre âme profonde,
Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos;
Dors! l'impure laideur est la reine du monde
Et nous avons perdu le chemin de Paros

Demain, dans mille années,
Dans vingt siècles, ‹qu'importe au cours des destinées‹
L'homme étouffé par vous se dressera
Votre œuvre ira dormir dans l'ombre irrévocable".

Leconte de Lisle

(Hypatie et Cyrille)

Dans son avant-propos à un ouvrage de Gabriel Trarieux (4), George Clemenceau eut cette phrase: "Hypatie contre Jésus. La Grèce toujours contre sa mère l'Asie, la beauté contre la bonté, fût-il jamais plus passionnante tragédie?"

Hypatie, la chaste et belle païenne, n'a pas voulu se taire et se prosterner. Elle a montré la voie. Souvenons-nous du culte d'Athénée Poilias qu'elle tenta d'honorer jusqu'au bout et de sa croisade contre le Crucifié.

Biobibliographie

  • Marcel Jean, Hypatie ou la fin des dieux, Leméac, 1989
  • Maria Dzielska, traduit en anglais par F. Lyra, Hypatia of Alexandria, (Revealing Antiquity, No. 8) Cambridge, MA: Harvard University Press, 1995 (1996 en livre de poche)
  • Marie-Florence Ehret, Hypatie, fille de Théon, Atelier Des Brisants, 2001

vendredi, juillet 07, 2006

À la recherche d'Hypatie

Association canadienne de philosophie

Congrès de la Fédération des Sciences Humaines et Sociales
University of Manitoba, Winnipeg, 30 mai 2004

À la recherche d’Hypatie

John Thorp
University of Western Ontario

Chers collègues,

Mes propos de ce soir portent sur Hypatie. Sans doute êtes-vous conscients, au moins de façon générale, de son nom et des grandes lignes de son histoire : mathématicienne et philosophe de la fin du 4e/début du 5e siècles ap. J.-C., fille du mathématicien Théon, femme païenne vivant à Alexandrie au moment où l’empire romain passait de la tolérance à l’imposition du christianisme, enseignante charismatique dévouée tant aux païens qu’aux chrétiens, et victime d’un meurtre horrible : en 415 un gang de moines, incités peut-être par l’archevêque d’Alexandrie Cyrille, l’ont écorchée vive avec des coquilles de mer. Bien que ces événements aient inspiré plusieurs écrivains européens au fil des siècles – tels que, par exemple, Gibbon, Voltaire, Leconte de Lisle, Charles Kingsley –, Hypatie se trouve encore une fois en vedette de nos jours, héroïne cette fois du mouvement féministe. En 1979 l’artiste américaine Judy Chicago l’invita à prendre place à son Dinner Party, et en1986 elle prêta son nom à une nouvelle revue savante portant sur la pensée féministe. Cette revue publia en 1989 une biographie fantaisiste d’Hypatie de la main d’Ursule Molinaro, poète américaine.

Hypatie est l’héroïne idéale. Elle était charismatique ; elle mourut horriblement ; elle fut au centre d’un jeu compliqué de tensions politiques et religieuses ; et – la qualification la plus importante pour le statut de héros – en fin de compte nous savons très peu sur elle de façon claire et certaine. Une étoile qui brille, certes, mais vue à travers les brumes du temps et de l’oubli. Nos incertitudes invitent la construction d’une héroïne. L’un des principaux thèmes des études récentes sur Hypatie est précisément la diversité des interprétations de son histoire. Un livre italien, d’Elena Gajeri, portant le titre Ipazia, un mito letterario – « Hypatie, un mythe littéraire » suggère qu’Hypatie, telle que nous la connaissons, est une construction de l’imaginaire plutôt qu’une réalité de l’histoire.

Déjà dans l’antiquité tardive elle était une héroïne païenne pour avoir été massacrée par les chrétiens, ou encore une héroïne des ariens pour avoir été massacrée par les orthodoxes, ou encore une héroïne des chrétiens de Constantinople pour avoir été massacrée par les chrétiens intempérants d’Alexandrie. Plus récemment elle s’est vu traiter d’héroïne anticléricale, victime de la hiérarchie ; héroïne protestante, victime de l’église catholique ; héroïne du romantisme hellénisant, victime de l’abandon par l’Occident de sa culture hellénique ; héroïne du positivisme, victime de la conquête de la science par la religion ; et, tout dernièrement, héroïne du féminisme, victime de la misogynie chrétienne. Femme polyvalente!

Une histoire qui est souvent racontée à propos du peintre Raphaël laisse voir le malaise persistant des chrétiens vis à vis d’elle. Lorsque le peintre montra l’ébauche de L’école d’Athènes à l’un des cardinaux, celui-ci voulut savoir qui était la femme représentée en bas au centre. Raphaël répondit : « Hypatie, la plus fameuse des membres de l’École d’Athènes ». Le cardinal ordonna : « Enlève-la. La foi ne permet de rien savoir sur elle. À part cela, l’œuvre est acceptable ». Raphaël l’enleva, mais garda toutefois une référence sournoise à elle en introduisant dans l’ensemble la figure efféminée du neveu du pape Jules II, Franceso Maria della Rovere.

La façon dont Hypatie servit d’icône pour le protestantisme et l’anticléricalisme ressort du titre, plutôt longuet, d’un pamphlet de John Toland, publié en Angleterre en 1720 : Hypatia, or the History of a Most Beautiful, Most Virtuous, Most Learned and in Every Way Accomplished Lady; Who Was Torn to Pieces by the Clergy of Alexandria, to Gratify the Pride, Emulation, and Cruelty of the Archbishop, Commonly but Undeservedly Titled St. Cyril. (Ce pamphlet a vite provoqué une réponse du parti catholique, portant le titre : The History of Hypatia, a Most Impudent School-Mistress of Alexandria. In Defense of Saint Cyril and the Alexandrian Clergy from the Aspersions of Mr. Toland) Gibbon et Voltaire ont fait pareil usage d’Hypatie pour promouvoir l’anticléricalisme de leur siècle.

Hypatie figure à plusieurs reprises dans la littérature romantique française du XIXe siècle, notamment chez les poètes et écrivains Leconte de Lisle, Gérard de Nerval et Maurice Barrès. Chez eux, elle est la dernière représentante des vieilles valeurs helléniques, se dressant mais tombant devant la marche irrésistible du christianisme, avec son système intellectuel grossier et rigide. De Lisle décrit Hypatie comme étant « le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite ». Et en Angleterre le romancier Charles Kingsley l’entraîne dans une bataille entre le rationalisme protestant et la superstition catholique. Il introduit dans l’histoire une intrigue secondaire et érotique selon laquelle Hypatie tombe amoureuse d’Oreste, le préfet romain d’Égypte, et il enlève l’embarras que constituerait une héroïne païenne en la convertissant au christianisme – mais non au catholicisme – quelques jours avant sa mort.

Dans son poème de 1989 « A Christian Martyr in Reverse: Hypatia 370-415 », Ursule Molinaro fait d’Hypatie un icône non seulement du féminisme mais aussi de la libération sexuelle. Elle lui attribue une série d’amants depuis sa jeunesse. Elle la fait épouser Isidore le philosophe, qui, lui, tolère stoïquement la suite de ses amants illicites, parmi lesquels on retrouve le préfet Oreste. Nous examinerons sous peu le bien fondé d’une telle représentation d’Hypatie. Vous avez donc, chez Hypatie, tous les éléments idéaux pour une histoire captivante : il y a le fait exotique, dans l’antiquité, d’une femme mathématicienne et philosophe ; il y a son charisme indéniable ; il y a l’élément érotique fourni par sa beauté et par sa virginité ; il y a le jeu imprévisible des forces politiques et religieuses dans une ville qui a toujours connu la violence ; il y a la cruauté extraordinaire de son assassinat ; et, en arrière-plan, le sentiment profond d’un changement inexorable d’ère historique. De plus il y a notre manque d’informations claires et précises sur elle, ce qui permet aux fabricants de légendes de remplir les lacunes comme ils veulent.

Je voudrais maintenant revoir brièvement les preuves historiques dont nous disposons pour établir la vie et le caractère d’Hypatie.


Les sources

Nous ne disposons que de quatre sources principales.

1. La seule source primaire est Synésius. Natif de la ville de Cyrène en Libye, et fils d’une des premières familles de cette ville, Synésius fut inscrit comme étudiant d’Hypatie pendant quelques années durant les années 390. De toute évidence né et élevé chrétien, il n’était toutefois pas très dévot et sa véritable loyauté semble avoir été pour le néoplatonisme. Il fut néanmoins nommé, en 410, évêque de sa ville natale, nomination qu’il accepta à contrecoeur et non sans une longue hésitation. Ce fut une période difficile pour son pays, car toute la région de la Libye inférieure était en train d’être envahie par des tribus berbères. L’importance de Synésius est liée au fait que la plupart de ses écrits ont survécu, dont 157 lettres. Parmi ces lettres, on en retrouve plusieurs qui sont adressées à Hypatie elle-même, et d’autres destinées à un certain nombre de ses anciens condisciples. Toutes ces lettres témoignent de la révérence impérissable que ressentirent Synésius et ses copains pour leur ancienne professeure. Malheureusement, Synésius mourut l’année avant le meurtre d’Hypatie, et donc notre témoin le plus important et le plus direct pour la vie d’Hypatie n’a rien à dire sur le moment le plus frappant de cette vie, celui de sa mort. Quoiqu’il en soit, toute hypothèse sur Hypatie doit s’accorder avec les textes de cet homme qui la connaissait bien et qui n’avait que de l’estime pour elle.

2. Socrate le Scholastique était un historien religieux vivant et travaillant à Constantinople durant les quelques décennies après la mort d’Hypatie. Dans son Histoire ecclésiastique, il nous raconte brièvement son caractère, son enseignement, son engagement dans la politique de la ville, et sa mort. Il est nettement favorable à Hypatie. Cela surprend à prime abord, car c’est un historien chrétien parlant d’une femme païenne. Mais la chose se comprend lorsque l’on sait que les Constantinopolitains avaient un certain dédain envers la rudesse et la violence des Alexandrins. Il termine son chapitre par une critique assez sévère du patriarche Cyrille et du comportement peu chrétien des chrétiens d’Alexandrie. Il rédige son histoire, bien sûr, vingt ou trente ans après les événements qu’il relate, et à une distance de 1000 km du lieu. D’autre part, il est situé dans la capitale de l’empire et l’on peut imaginer qu’il avait un accès facile aux documents de la curie.

Voici ce qu’il dit sur le caractère d’Hypatie :

Il y avait à Alexandrie une femme nommée Hypatie, fille du philosophe Théon, qui a si bien mené ses études qu’elle a devancé tous les philosophes de son époque ; elle a entrepris l’étude de la pensée de Platon telle que comprise par Plotin ; et elle pouvait expliquer à n’importe qui voulait l’entendre toute la science de la philosophie. Ceux qui voulait apprendre la philosophie accouraient de partout dans le monde. À cause de son aplomb et de sa grâce, provenant de son esprit bien cultivé, elle pouvait se présenter avec sang-froid devant les principaux citoyens. Elle n’éprouvait aucune gêne à s’aventurer au milieu d’hommes : à cause de sa vertu extraordinaire tous l’admiraient et l’estimait encore plus.

Tout cela est en parfait accord avec le témoignage de Synésius.

3. Plus troublant est une série de trois brefs textes qui sont attribués à Damascius. Ce Damascius pourrait être précieux comme source, car il était un étudiant d’Isidore, le fameux philosophe alexandrin du Ve siècle, et qui a donc vécu dans les cent ans après Hypatie. Or ce Damascius était le dernier chef de l’Académie platonicienne en fonction lorsque celle-ci fut fermée par l’empereur en 529 ap. J.-C. Damascius serait donc bien placé pour avoir des informations assez précises sur Hypatie. Le problème est que les trois textes dits damasciens sont de portée bien différente l’une de l’autre:

A. Isidore était très différent d’Hypatie, non seulement comme un homme est différent d’une femme, mais aussi comme un vrai philosophe est différent d’un géomètre.
B. Hypatie, fille de Théon le géomètre et philosophe d’Alexandrie, fut elle-même une philosophe renommée. Elle était la femme du philosophe Isidore. [...] Elle fut écartelée par les Alexandrins et on se moqua de son corps qui fut éparpillé par toute la ville. Cela s’est produit par jalousie de son savoir extraordinaire surtout en astronomie.
C. Hypatie naquit et fut élevée et formée à Alexandrie. Puisqu’elle était plus douée que son père, elle n’était pas satisfaite de ses leçons de mathématiques ; elle se dévoua également, grâce à son esprit ouvert, à la philosophie toute entière. Cette femme revêtait la toge philosophique pour se promener au milieu de la ville en interprétant publiquement Platon, Aristote ou l’oeuvre de tout autre philosophe à ceux qui voulaient l’entendre. En plus de son excellence en enseignement, elle parvint au sommet de la vertu civique, étant juste et chaste, elle demeura toujours vierge. Elle était si belle et bien formée que l’un de ses étudiants tomba amoureux d’elle.

Le texte B est peu fiable, car les dates ne permettent pas qu’Hypatie fût la femme d’Isidore. Si on fait le calcul, en utilisant des dates qui sont connues et des hypothèses plausibles quant à l’âge des gens, il en résulte qu’Isidore aurait dû épouser Hypatie soit avant qu’il naquit, soit après qu’elle mourut. L’hypothèse du mariage est hors question. Et pour cette raison le texte B doit être mis de côté. Ce texte B est le seul à suggérer qu’Hypatie était autre qu’une chaste vierge. Si nous le rejetons, comme nous devons le faire, nous sapons la représentation d’Hypatie, offerte par Ursule Molinaro, selon laquelle Hypatie aurait été un icône de la libération sexuelle, l’épouse d’un mari bien endurant.

Considérons maintenant le texte A. Mis à part sa misogynie plutôt désagréable, et son opinion qu’Isidore était meilleur philosophe qu’elle, ce texte prétend qu’Hypatie n’était pas vraiment philosophe, mais mathématicienne seulement. La remarque sur Isidore fixe le terminus post quem du texte à 480, et il peut être bien plus tard que cela. L’autre remarque, selon laquelle Hypatie fut mathématicienne plutôt que philosophe, est directement contredite à la fois par le texte de Socrate le Scholastique et par le témoignage primaire des lettres de Synésius. Le texte A n’est pas fiable.

Il nous reste donc le texte C. Celui-ci a le grand mérite d’être largement conforme à celui de Socrate, et aussi à l’image d’Hypatie qui ressort des lettres de Synésius. Des trois textes qui sont associés au nom de Damascius, seul le troisième, donc, mérite d’être pris au sérieux.

4. Une quatrième source est Jean, évêque copte de Nikiu en Égypte au VIIe siècle. Il rédigea une histoire de l’église égyptienne, dont une courte section, peu compatissante d’ailleurs, est consacrée à Hypatie. Il l’accuse d’être « dévouée à la magie, aux astrolabes, et aux instruments de musique » et d’avoir « ensorcelé plusieurs personnes par ses séductions sataniques ». Ce chapitre chante les louanges de Cyrille. Il raconte qu’après la mort d’Hypatie « tout le peuple entoura le patriarche Cyrille et le nomma « le nouveau Théophile » pour avoir détruit le dernier restant de l’idolâtrie de la ville ». En lisant Jean de Nikiu, me semble-t-il, il faut en prendre et en laisser : son chapitre est déformé par le fait qu’il prend constamment le parti de Cyrille, fondateur de l’église copte, et l’image qu’il se fait d’Hypatie est peu conforme avec celle de Socrate ou de Synésius.

Analyse des données

Tout cela, bien qu’attrayant, reste plutôt vague. Je voudrais maintenant faire une proposition à propos d’Hypatie, la défendre, et ensuite je vais soulever trois questions pertinentes. Ma proposition est qu’Hypatie était la première femme universitaire de la tradition occidentale. Elle n’était pas la première intellectuelle, ni non plus la première philosophe – elle avait toute une série de devancières dans la discipline, de Théanon et Périctione à Aspasie et Macrine – mais elle semble être la première à s’engager dans la recherche et l’enseignement, tels que nous les connaissons de nos jours.

À vrai dire, la ressemblance aux activités d’un universitaire moderne est assez frappante. D’abord il y a ses activités de recherche et de publication, qui semblent avoir été entièrement en mathématiques et en astronomie. Nous aurons plus à dire là-dessus sous peu. Ensuite il y a son enseignement, qui est de deux types : d’une part ses conférences prononcées devant un grand auditoire, soit dans la rue soit chez elle, et d’autre part ses leçons de 2e et 3e cycles réservées au groupe de jeunes gens qui l’entouraient, Synésius et autres. Troisièmement, il y avait le service à la communauté: il existe une tradition, très contestée, selon laquelle elle aurait été chef de l’école néoplatonicienne à Alexandrie, mais que cela soit vrai ou faux, il est clair qu’elle était impliquée dans la vie publique de la ville – et, tout comme beaucoup d’universitaires de nos jours, ce sont ses activités de service qui l’ont épuisée. Devant cet arrière-plan un peu indéfini, je voudrais maintenant soulever trois questions. Premièrement, quelles étaient exactement les recherches d’Hypatie? Quelle est la base de sa réputation de savante? Deuxièmement, quelles étaient ses doctrines philosophiques? Quels étaient les enseignements qui ont aussi profondément enthousiasmé Synésius et ses copains? Et troisièmement, la chose qui est pour moi la plus mystérieuse, comment se fait-il que, dans une époque d’hostilité féroce entre chrétiens et païens, elle fut, bien que païenne elle-même, la professeure adorée de tant de jeunes chrétiens? Je suppose même que les parents de ces jeunes hommes avaient choisi Hypatie comme professeure de leurs fils. Considérons d’abord la question de ses recherches. Quelles étaient ses publications, et quelle idée doit-on s’en faire? Sur cette question, il y a eu un grand changement d’opinion chez les savants depuis vingt ans. Autrefois l’on croyait que tous les écrits d’Hypatie était perdus. Maintenant, c’est le contraire. L’opinion générale semble être que nous possédons beaucoup de ses écrits. Le problème est que son travail était celui d’éditer et de commenter des textes techniques en mathématiques et en astronomie. Ses interpolations et ses commentaires ont été par la suite incorporés dans les textes en question. Pour les isoler, il faut par conséquent les « désinterpoler » – un minutieux travail de savant. Selon Suidas, un lexicographe écrivant avant le XIe siècle, Hypatie aurait publié un commentaire sur les Arithmétiques de Diophante, une édition des Tableaux astronomiques de Ptolémée, et un commentaire sur les Sections coniques d’Apollonius de Perge. Or les savants modernes qui ont essayé d’isoler les contributions d’Hypatie enterrées dans ces textes sont tous d’opinion que sa contribution était d’ordre pédagogique et herméneutique, et de niveau élémentaire. Alan Cameron, qui a étudié cette question de près, annonce que nos attentes élevées sont certainement déçues. Le contenu, dit-il, est exégétique plutôt que critique, destiné aux étudiants élémentaires. Et Wilbur Knorr avoue, avec un certain chagrin, que la contribution d’Hypatie révèle un esprit essentiellement superficiel. Hypatie, semble-t-il, n’était pas un génie créateur en mathématiques. Elle était plutôt une professeure de mathématiques, auteure de manuels.

Ce jugement est un coup dur pour l’héroïne, et il soulève la question de la raison de sa haute réputation dans l’antiquité tardive. Bien sûr, l’histoire a connu beaucoup d’intellectuels renommés dont la réputation relève plutôt de leur enseignement et de leur façon de se comporter que de leurs publications. Nous sommes amenés ainsi à ma deuxième question: quelles étaient les doctrines philosophiques d’Hypatie, quels étaient les enseignements qui ont tellement ravi les étudiants –non seulement ceux qui assistaient à ses cours publics, mais aussi ceux du petit groupe qui l’entourait?

Je pense que nous ne pouvons répondre à la première partie de cette question que dans la mesure où nous pouvons répondre à la seconde. Nous n’avons véritablement aucun témoignage détaillé sur les sujets de ses cours publics, sauf, chez Damascius C, l’information peu informante qu’ils portaient sur Platon, Aristote, et tout autre philosophe qui pouvait intéresser les auditeurs. Il est sûrement plus probable que la réussite de ces cours tenait moins à leur contenu qu’à la réputation de la professeure et à sa teneur. Cela me fait penser aux conférences récentes au Canada du Dalai Lama : ce n’était certes pas leur contenu qui avait attiré les milliers de personnes de l’assistance, mais plutôt sa réputation, réputation basée sur la teneur de sa vie et de sa conduite et sur l’opinion de ceux qui le connaissent de près.

Pour la seconde partie de la question nous avons des chances de pouvoir répondre. Les lettres et les autres écrits de Synésius peuvent nous renseigner. Avant d’en venir à leur analyse, il faut remarquer que, contrairement aux autres sources, nous n’avons aucune raison de soupçonner un parti pris gisant derrière elles. Synésius exprime toujours un respect et un dévouement inébranlable envers elle, mais il n’avait aucun motif pour la flatter. Il ne semble pas avoir été impliqué lui-même dans les querelles d’Alexandrie : les problèmes de sa province le préoccupaient constamment. Ses lettres parlent de ses troubles militaires, ou encore de ses lectures ou de ses écrits, de ses appareils scientifiques, et parfois on lit dans les lettres un simple désir de soulager sa peine en rappelant les merveilleuses années de sa jeunesse passées aux pieds d’Hypatie, avec son groupe d’amis intimes.

Sur la base des lettres (il y en a 160) nous pouvons reconstruire, au moins en partie, ce groupe d’étudiants. Nous connaissons les noms de plusieurs: Herculianus, Olympius, Ision, Hesychius, Euoptius (frère de Synésius), Alexandre, Théoctenus, Athansius, Théodosius, Gaius, Auxentius. Il est clair – et c’est un fait important – que beaucoup d’entre eux étaient de bonne famille, et pour cause. Leur avenir promettait de hautes fonctions dans le gouvernement impérial ou dans l’église. Athanasius allait devenir un sophiste renommé et Théodosius un grammairien de réputation. Ils venaient de partout dans l’empire oriental – la Cyrénaïque, la Syrie, Alexandrie, la Thébaïde, Constantinople, entre autres. Les liens d’amitié qu’ils établirent entre eux semblent avoir duré : les lettres laissent voir qu’ils avaient l’habitude de se rendre visite les uns aux autres une fois leurs études terminées. C’était la jeunesse dorée de l’empire oriental. Or, une partie au moins de la richesse de leurs années d’études, provenait certainement de qui ils étaient, et non seulement des vertus de leur professeure. Il est vrai même de nos jours, me semble-t-il, que dans une bonne université l’étudiant apprend la moitié de ce qu’il apprend non pas dans les cours mais dans les conversations avec ses pairs. (Lorsque les parents s’inquiètent pour le choix d’une université pour leur fils ou leur fille, ils devraient poser des questions non seulement sur la qualité des professeurs, mais aussi, même plutôt, sur la qualité des étudiants!) Mais quels étaient ces enseignements d’Hypatie qui avaient tellement enthousiasmé les étudiants ? Nous savons définitivement qu’elle enseignait les mathématiques : Synésius fait référence à ses leçons en « divine géométrie » (iJera; gewmetriva), et il dit ailleurs que les étudiants avaient travaillé dur ensemble (sugkekuvfamen). Or les traités de Synésius ne laissent voir aucun génie mathématique chez lui. Je m’imagine donc des cours de géométrie ardus mais élémentaires. Je m’imagine Synésius et ses copains apprenant les théorèmes d’Euclide. Je les imagine travailler des preuves, subissant des coups d’adrénaline aux moments de réussite. Je suppose aussi qu’Hypatie aurait enseigné l’astronomie – Synésius en parle, d’ailleurs – et probablement aussi la musique, puisque celle-ci faisait partie, pour les Grecs, de la mathématique appliquée. La réduction de la musique à la mathématique accomplie par des Grecs – soit dans la tradition d’Aristoxène soit dans celle de Pythagore et de Ptolémée – est l’une des grandes réussites scientifiques de l’antiquité.

Il paraît aussi qu’elle aurait enseigné la science expérimentale. Synésius en sait suffisamment pour faire construire, plus tard dans sa vie, un astrolabe. Il comprend les principes de l’hydromètre, et il demande à Hypatie d’en faire fabriquer un pour lui. Jean de Nikiu remarque –nous l’avons vu – qu’Hypatie s’occupait « de la magie, des astrolabes, et des instruments de musique ». Je ne sais pas ce que veut dire « magie » ici, mais nous avons le témoignage de Synésius pour les astrolabes, et les instruments de musique sont parfaitement plausibles. Les études de ce genre sont excitantes. Elles donnent le sentiment de faire du progrès, d’accomplir quelque chose : « en astronomie les démonstrations sont claires et distinctes, car elles s’appuient sur l’arithmétique et la géométrie, disciplines que l’on pourrait qualifier de jauge stable de la vérité ». Ces études, toutefois, étaient placées par Hypatie dans un cadre platonicien selon lequel elles n’avaient qu’une valeur propédeutique aux connaissances supérieures. Synésius nous dit que l’astronomie ouvre la voie vers « la théologie ineffable ».

Et alors ces étudiants choyés apprenaient des disciplines techniques qui les stimulaient et qui leur donnaient en même temps un sens d’avoir fait du progrès : arithmétique, géométrie, astronomie, musique. Et ils apprenaient en même temps que ces études n’étaient que préliminaires à la haute science, la grande aventure cognitive qui les attendait au-delà – la science mystique de l’Être, selon Platon. Qu’ils aient cru avoir atteint ce niveau cognitif supérieur ou non, au moment de terminer leurs études formelles, ils se savaient tout au moins véritablement engagés dans la voie qui y menait.

Il faut ajouter, et ceci est important, qu’il semble y avoir eu une entente entre eux selon laquelle leurs études devaient demeurer secrètes, un savoir ésotérique. Ceci m’amène à ma troisième question, à propos du fait qu’Hypatie la philosophe païenne fut la professeure de choix de tant d’étudiants chrétiens. Elle ne semble pas avoir été en conflit avec le christianisme. Elle entretenait des liens d’amitié, entre autres, avec l’évêque Théophile, prédécesseur de Cyrille. Aucun étudiant chrétien ne semble avoir été apostasié en raison de son enseignement. Qu’est-ce qui se passait? Je soupçonne que dans la réponse à cette question gît le grand secret d’Hypatie, l’explication de sa renommée et de sa réussite. Si nous représentions les manifestations de la religion païenne sur une ligne continue, nous placerions à l’une des extrémités la théurgie, la magie, la sorcellerie, au milieu se trouverait la liturgie et la mythologie, et à l’autre extrémité les profondes vérités spirituelles de la philosophie. Et si nous appliquions un pareil schéma au christianisme, à l’une des extrémités se trouverait la superstition, au milieu la liturgie et la révélation, les saints écrits, et à l’autre extrémité la théologie naturelle. Or un néoplatonicien, du moins, pourrait dire que la philosophie païenne et la théologie naturelle du christianisme se chevauchent largement. Je pense qu’Hypatie enseignait les propositions de la théologie naturelle de telle sorte que celles-ci pouvaient être comprises comme étant communes aux deux religions, païenne et chrétienne. Elle réussit à identifier la profonde congruence des deux systèmes.

Considérons de nouveau les étudiants d’Hypatie. Ils devaient tous ressentir une certaine inquiétude schizophrénique. Ils auraient tous eu une formation classique, hellénique, avec tout ce que cela peut impliquer pour une vue d’ensemble, une tradition spirituelle. Mais d’autre part, ils vivaient dans un monde où le christianisme était de plus en plus de rigueur, – et ils étaient destinés à jouer un rôle important dans ce monde. Cela aurait été une tension dure à vivre. Mais Hypatie en offrait la résolution : elle leur offrait le moyen de réconcilier leur culture païenne avec l’exigence du christianisme, en identifiant les vérités philosophiques communes gisantes derrière les deux.

Certes, nous trouvons quelque chose de la sorte chez Synésius. Après avoir terminé ses études, et après avoir mené une mission diplomatique en faveur de Cirène auprès de l’empereur à Constantinople, il voulait reprendre sa vie de châtelain : la chasse aux autruches, la lecture, la rédaction, la philosophie, les visites de ses amis, l’étude. Mais contrairement à ses désirs, ses concitoyens, appuyés par le patriarche d’Alexandrie Théophile, lui tordirent le bras pour qu’il accepte d’être consacré évêque de sa ville natale et de la région qui l’entourait. Au moment où il pesait cette proposition, il écrivit une lettre remarquable à son frère Euoptius, dans laquelle on peut lire:

Mais voici encore un point que Théophile doit, je ne dis pas apprendre, mais avoir présent à la mémoire. J’en parlerai plus longuement, car en comparaison d’une question comme celle-là tout le reste peut paraître sans importance. Il est difficile, sinon franchement impossible, d’ébranler les croyances que la démonstration scientifique a établies (dans l’âme). Or tu sais que la philosophie s’oppose fréquemment à certaines croyances largement répandues dans la foule. Indubitablement, je ne voudrai jamais croire que l’âme soit née après le corps. Je refuserai d’admettre que le monde et toutes ses parties se corrompent ensemble. Quant à la Résurrection, qui constitue une opinion reçue, je vois en elle une conception sacrée et mystérieuse sur laquelle je suis loin de partager les idées de la masse. Il est vrai que l’esprit philosophique initié à la connaissance de la vérité admet le recours aux fictions [...]. À mon sens, les fictions sont utiles au peuple, tandis que la vérité nuit à qui n’a pas la force de fixer son regard sur l’intense éclat des Essences. Si les lois qui régissent notre ministère sacré vont jusqu’à accepter les croyances dont j’ai parlé, je pourrais bien exercer le ministère sacré : j’ai à part moi le goût de la spéculation et au-dehors, dans la doctrine, le goût de la fabulation.

L’opinion de Synésius est donc que beaucoup des doctrines du christianisme sont de « nobles mensonges », qui sont utiles au peuple. La vérité, pourtant, est accessible à la philosophie. Ceci était fort probablement l’enseignement d’Hypatie, sa façon de résoudre la tension entre la culture hellénique et le christianisme. L’expédient est parfaitement platonicien – le noble mensonge. Voici donc l’ensemble de mon image d’Hypatie. Elle ne jouissait pas d’un esprit de génie en mathématiques, bien qu’elle s’y connaissait parfaitement bien en ces matières. Ses écrits étaient comme des manuels de mathématiques et d’astronomie. À ses étudiants de 2e et de 3e cycles elle enseignait le quadrivium – arithmétique, géométrie, astronomie et musique. Elle enseignait ces sujets de façon rigoureuse, en les plaçant dans un cadre platonicien selon lequel ils étaient des matières propédeutiques à un savoir mystique de l’Être. D’ailleurs, elle opérait, dans son enseignement ésotérique, la réconciliation des religions païenne et chrétienne en insistant sur les profondes vérités qu’elles partagent, et en reléguant le reste au statut de noble mensonge. C’était peut-être une réconciliation qui ne pouvait durer.


Un dernier tour

Jusque là je vous ai raconté l’histoire de la première femme universitaire de la tradition occidentale – en autant que nous pouvons le savoir – et j’ai essayé avec vous de comprendre son extraordinaire réputation de philosophe et de professeure. J’ai essayé de neutraliser quelques-unes des propositions les plus extravagantes émises à son sujet par ceux qui ont voulu l’invoquer comme icône et mascotte en faveur de toute une série de causes. Cette histoire a, cependant, un dernier tour. Je l’ai rencontré pour la première fois chez un romancier québécois, Jean Marcel, dans son récit Hypatie ou la fin des dieux. Je l’avais pris, à l’époque, pour un conte fantaisiste, mais depuis ce temps-là j’ai appris qu’il y a vraisemblablement de la vérité là-dedans.

Ceux d’entre nous qui ont été élevés en catholiques se souviendront de l’histoire de sainte Catherine d’Alexandrie. C’était une jeune fille chrétienne qui, à l’âge de 18 ans, s’est présentée devant l’empereur Maximin (fin du 3e siècle) pour lui reprocher sa persécution des chrétiens. Elle avait du talent en argumentation, que l’empereur, lui, ne pouvait parer. Il a donc convoqué les meilleurs philosophes et sophistes de sa cour pour contourner les arguments de Catherine. L’un après l’autre ils ont failli, et ils se sont convertis au christianisme sur le champ. L’empereur, furieux, les a décapités. L’impératrice, fascinée, est également venue discuter avec Catherine, et elle aussi a fini par se convertir – ou plutôt elle a fini par être décapitée pour s’être convertie. L’empereur, enragé, a ordonné que Catherine soit mise à mort par la torture de la roue barbelée, mais au contact de Catherine la roue s’est effondrée. Il l’a donc décapitée. Des anges ont pris son corps et l’ont enseveli en secret au Mont Sinaï, où, cinq siècles plus tard, il a vu jour. Le monastère de Sainte-Catherine-de-Sinaï a été fondé sur ces lieux. Et sainte Catherine a été, pendant six siècles, l’objet d’un culte extraordinaire. Sainte Catherine est la patronne des philosophes. Elle est, chers collègues, notre représentante aux cieux. Ou, en tout cas, elle l’était. La société bollandiste, ce groupe de savants jésuites qui s’occupe de l’histoire, et de l’historicité, des saints, a commencé à soupçonner, il y a cent ans, que la légende de sainte Catherine était sans base historique. Le résultat de leur critique est que sainte Catherine est disparue du calendrier romain en 1969. Mais les bollandistes ont également soupçonné – et cette idée est maintenant largement répandue parmi les experts de ces choses – que la légende de sainte Catherine n’était qu’un remaniement chrétien de l’histoire d’Hypatie qui, elle, n’avait jamais perdu son éclat dans la mémoire alexandrine.

Et alors, chers collègues, je vous laisse avec un petit casse-tête pour la théorie de la référence :

sainte Catherine n’existe pas, elle n’est qu’Hypatie.

jeudi, juillet 06, 2006

Le monde selon Carl Gustav Jung ( 1875 – 1961 )

(Médecin, psychiatre, métaphysicien suisse )

« Nous, les hommes modernes, nous nous trouvons face à la nécessité de redécouvrir la vie spirituelle. Nous devons à nouveau l’expérimenter en nous… »

Archétype et synchronicité;

Préambule.
Sigmund Freud naît en 1856 en Moravie, qui fait aujourd’hui partie de la république Tchèque. Ses recherches sont basées non seulement sur des thérapies, mais aussi sur son intérêt pour la tradition biblique et occidentale. Il propose une topographie de la psyché avec le Ça, (les instincts), le Moi et le Surmoi. Ce qui choque à cette époque victorienne de déni de développement psycho sexuel, c’est qu’il conclu que la sexualité est la source de tout processus humain.

Principes Jungiens
Psychologue suisse et ancien disciple de Freud, Carl Gustav Jung s'intéressait aux enseignements de l'alchimie et de l'astrologie, en particulier durant la dernière partie de sa vie professionnelle. Les conclusions qui en résultèrent se retrouvent dans sa psychologie analytique. La psychologie analytique de Jung a comme objectif l'individuation et l'atteinte de son propre soi. Elle repose sur l’hypothèse d’un Inconscient qui s’oppose dynamiquement au Conscient

Cette théorie va bien au-delà des enseignements de Freud. Freud suppose qu'un enfant naît tel une "tabula rasa", et que la personnalité commence à se former à partir de la naissance.

Jung, au contraire, affirme dans son livre Les types psychologiques que la disposition individuelle est déjà un facteur durant l'enfance; elle est innée et non acquise au cours de l'existence.

Jung rencontre Freud pour la première fois en mars 1907. A cette époque beaucoup de monde trouvent que la psychanalyse possède d’énormes qualités herméneutiques. C’est Carl Gustav Jung qui reconnaît ainsi dans son œuvre L’homme et ses symboles que :

« que c’est Sigmund Freud qui, le premier a essayé d’explorer empiriquement l’arrière –plan inconscient de la conscience. Il a pris comme hypothèse que les rêves ne sont pas le produit du hasard, mais sont profondément liés à nos pensées conscientes et à nos problèmes. Une telle hypothèse n’avait rien d’arbitraire. Elle s’appuyait sur la conclusion à laquelle étaient parvenus des neurologues éminents: que les symptômes névrotiques sont liés a des expériences conscientes. Il semble même que ces symptômes soient la manifestation de zones dissociées de notre conscient qui, à un autre moment et dans d’autres conditions, peuvent redevenir conscientes. »

Archétype ou l’ Inconscient collectif
On considère généralement que Sigmund Freud a "découvert" l'inconscient en tant que partie de la psyché qui renferme les expériences déplaisantes ou traumatisantes réprimées par l'esprit conscient. Jung va plus loin: il est d'avis qu'il existe non seulement un inconscient individuel, mais aussi un inconscient collectif qui renferme l'immense héritage psychique de l'évolution humaine. Selon Jung, cet héritage renaît dans la structure de chaque individu.

Les rêves peuvent être considérés comme un passage possible pour les inconscients personnel et collectif. Les personnages oniriques représentent un lien avec des dimensions dont nous n'avons pas connaissance. Ils peuvent éveiller certaines associations en nous que nous ne pourrions percevoir au seul moyen de l'esprit rationnel.

Jung a découvert que nombre de ces symboles sont d'une nature universelle. Ils existent dans les mythes et les contes de fées de tous les peuples. Ils montrent une "connaissance" ou une "sagesse" commune à l'ensemble de l'humanité. Jung nomma donc ces symboles, images fondamentales ou archétypes. Les images fondamentales elles-mêmes ne peuvent être décrites précisément. Même si elles n'ont pas de forme définie, elles s'expriment dans les symboles du monde qui nous entoure.

Jung définit les archétypes dans “The Concept of the Collective Unconscious” :

« Il existe autant d’archétypes qu’il y a de situations archétypiques dans la vie. Des répétitions infinies ont gravé dans notre constitution psychique cette sorte d’expérience universelle, non comme des images avec un certain contenu, mais au départ comme des formes sans contenu qui représentent la potentialité sous une certaine forme de perception ou d’action. Quand se crée une situation qui correspond à un certain archétype, l’archétype en question est activé et un besoin de se déclencher se manifeste- comme des instincts qui gagnent sur la raison et le vouloir- et si l’énergie de l’archétype ne peut pas se déclencher, cela crée un conflit de dimension pathologique, c’est-à-dire une névrose. »

Les archétypes sont universels de par leur nature. Ces structures psychologiques potentielles sont considérées comme appartenant à la totalité du genre humain sans exclusives.

Synchronicité ou Le haut est comme le bas, le bas est comme le haut

Table d'émeraude d'Hermès Trismégiste
Paroles des arcanes d’Hermès - Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut comme ce qui est en bas : pour l’accomplissement des merveilles de la chose unique.

En 1952, Jung a publié un article intitulé Synchronicité et Paracelsica. Le concept de synchronicité dépasse les explications purement causales du monde - qui reste le domaine de nos sciences naturelles. Jung soutient que les incidents qui surviennent synchroniquement (c'est-à-dire simultanément) ne sont pas nécessairement reliés de manière causale. Il peut néanmoins exister une relation significative entre eux.

Anthony Stevens décrivit une expérience vécue par Jung.
Au cours d'un rêve il rencontra un personnage muni d'ailes de martin-pêcheur. Jung voulait dessiner le personnage afin de se souvenir de cette image. En dessinant, il aperçut le cadavre d'un martin-pêcheur dans son jardin. Ces oiseaux sont extrêmement rares dans la région de Zürich. Cette situation extraordinaire coïncida avec d'intenses émotions intérieures.

Vous êtes probablement familier avec les situations qui vous amènent à penser: "Ceci ne peut être une coïncidence!". Peut-être avez-vous fini de lire un livre qui communique des idées inhabituelles. Tout à coup, des personnes dans votre entourage discutent de ces idées. De tels évènements surviennent simultanément, mais manifestement l'un ne cause pas l'autre. Ils semblent reliés d'une manière différente.

Un incident donné se produit pour une personne donnée à un moment donné de telle sorte que cet incident a une signification particulière pour cette personne du fait qu'il lui révèle des relations significatives importantes dans sa vie. N'importe quel observateur du même évènement le considérerait comme une occurrence aléatoire dénuée de toute signification. Pour ce dernier, il n'existe aucun lien synchronique à cet évènement, ainsi il n'a aucune signification pour lui.

*****************
N B 1- « la table d’émeraude », dite « tabula smaragdina », est en fait la partie finale d’un traité nommé « Le livre du secret de la création et technique de la Nature »,

N B 2- Le terme Individuation renvoie à la notion de holisme. La conscience du Soi (âme) émane de l’individu à travers sa personnalité, car la quête du Moi envers le Soi doit être un processus sans fin, jamais atteint. Selon Jung, la perfection suprême de l’archétype du Soi est symbolisé par l’archétype du Christ. L’individuation est une étape incontournable de la vie. Il s’agit de se réaliser et d’embrasser sa spécificité interieure et individuelle.

N B 3- Le courage de Jung, fut de lutter en ce début du 20 eme siècle, période du matérialisme positiviste, contre ce courant de pensée et de continuer à étudier le facteur humain hors du temps et de l’espace.

N B 4- Jung distingue précisément les vocables signes et symboles. De plus il distingue symboles naturels et symboles culturels. Seul les premiers se retrouvent dans les rêves.

N B 5- Ses théories sont issues de recherches dans des disciplines comme ; l’anthropologie, la mythologie, l’histoire, le gnosticisme, et d’autres Traditions de sagesse ésotérique de l’Antiquité et du Moyen Age. Il possède une grande connaissance astrologique, et rédigea entre autres, l’Aion, qui traite de l’ ère du Poisson, de la chrétienté et de l’évolution de l’homme.

mardi, juillet 04, 2006

La révolution américaine de 1776

Pour ce 4 juillet je propose un petit rappel historique concernant la révolution américaine de 1776.

1776 :
8 juin : Bataille de Trois-Rivières (Québec), opposant les insurgés des Treize colonies aux troupes du roi de la Grande-Bretagne.
4 juillet : Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique, rédigée par Thomas Jefferson.

1782 :
les préliminaires de paix s'engagent et aboutissent le 5 septembre 1783 au Traité de Paris (1783) qui met un terme à la guerre d'Indépendance américaine.

Pour rappel, la période révolutionnaire française commence en 1789, avec la réunion des États généraux et la prise de la Bastille, et se termine en l’an VIII du calendrier républicain (1799) avec le coup d'État du 18 brumaire de Napoléon Bonaparte.


La Déclaration d'Indépendance. (Thomas Jefferson)

(traduction du gouvernement des États-Unis)

Déclaration unanime des treize États unis d'Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776

Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l'ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l'opinion de l'humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bon heur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, e n effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité futur e. Telle a été la patience de ces Colonies, et telle est aujourd'hui la nécessité qui les force à changer leurs anciens systèmes de gouvernement. L'histoire du roi actuel de Grande-Bretagne est l'histoire d'une série d'injustices et d'usurpations répétées, qui toutes avaient pour but direct l'établissement d'une tyrannie absolue sur ces États. Pour le prouver, soumettons les faits au monde impartial :

Il a refusé sa sanction aux lois les plus salutaires et les plus nécessaires au bien public. Il a défendu à ses gouverneurs de consentir à des lois d'une importance immédiate et urgente, à moins que leur mise en vigueur ne fût suspendue jusqu'à I'obtention de sa sanction, et des lois ainsi suspendues, il a absolument négligé d'y donner attention.
Il a refusé de sanctionner d'autres lois pour l'organisation de grands districts, à moins que le peuple de ces districts n'abandonnât le droit d'être représenté dans la législature, droit inestimable pour un peuple, qui n'est redoutable qu'aux tyrans.

Il a convoqué des Assemblées législatives dans des lieux inusités, incommodes et éloignés des dépôts de leurs registres publics, dans la seule vue d'obtenir d'elles, par la fatigue, leur adhésion à ses mesures. A diverses reprises, il a dissous des Chambres de représentants parce qu'elles s'opposaient avec une mâle fermeté à ses empiétements sur les droits du peuple. Après ces dissolutions, il a refusé pendant longtemps de faire élire d'autres Chambres de représentants, et le pouvoir législatif, qui n'est pas susceptible d'anéantissement, est ainsi retourné au peuple tout entier pour être exercé par lui, l'État restant, dans l'intervalle, exposé à tous les dangers d'invasions du dehors et de convulsions au-dedans.

Il a cherché à mettre obstacle à l'accroissement de la population de ces États. Dans ce but, il a mis empêchement à l'exécution des lois pour la naturalisation des étrangers ; il a refusé d'en rendre d'autres pour encourager leur émigration dans ces contrées, et il a élevé les conditions pour les nouvelles acquisitions de terres. Il a entravé l'administration de la justice en refusant sa sanction à des lois pour l'établisse ment de pouvoirs judiciaires.

Il a rendu les juges dépendants de sa seule volonté, pour la durée de leurs offices et pour le taux et le paiement de leurs appointements.

Il a créé une multitude d'emplois et envoyé dans ce pays des essaims de nouveaux employés pour vexer notre peuple et dévorer sa substance. Il a entretenu parmi nous, en temps de paix, des armées permanentes sans le consentement de nos législatures. Il a affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant de l'autorité civile et même supérieur à elle. Il s'est coalisé avec d'autres pour nous soumettre à une juridiction étrangère à nos Constitutions et non reconnue par nos lois, en donnant sa sanction à des actes de prétendue législation ayant pour objet : de mettre en quartier parmi nous de gros corps de troupes armées ; de les protéger par une procédure illusoire contre le châtiment des meurtres qu'ils auraient commis sur la personne des habitants de ces États ; de détruire notre commerce avec toutes les parties du monde ; de nous imposer des taxes sans notre consentement ; de nous priver dans plusieurs cas du bénéfice de la procédure par jurés ; de nous transporter au-delà des mers pour être jugés à raison de prétendus délits ; d'abolir dans une province voisine le système libéral des lois anglaises, d'y établir un gouvernement arbitraire et de reculer ses limites, afin de faire à la fois de cette province un exemple et un instrument propre à introduire le même gouvernement absolu dans ces Colonies ; de retirer nos chartes, d'abolir nos lois les plus précieuses et d'altérer dans leur essence les formes de nos gouvernements ; de suspendre nos propres législatures et de se déclarer lui-même investi du pouvoir de faire des lois obligatoires pour nous dans tous les cas quelconques.

Il a abdiqué le gouvernement de notre pays, en nous déclarant hors de sa protection et en nous faisant la guerre. Il a pillé nos mers, ravagé nos côtes, brûlé nos villes et massacré nos concitoyens. En ce moment même, il transporte de grandes armées de mercenaires étrangers pour accomplir l'œuvre de mort, de désolation et de tyrannie qui a été commencée avec des circonstances de cruauté et de perfidie dont on aurait peine à trouver des exemples dans les siècles les plus barbares, et qui sont tout à fait indignes du chef d'une nation civilisée. Il a excité parmi nous l'insurrection domestique, et il a cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d'âge, de sexe ni de condition.

Dans tout le cours de ces oppressions, nous avons demandé justice dans les termes les plus humbles ; nos pétitions répétées n'ont reçu pour réponse que des injustices répétées. Un prince dont le caractère est ainsi marqué par les actions qui peuvent signaler un tyran est impropre à gouverner un peuple libre.

Nous n'avons pas non plus manqué d'égards envers nos frères de la Grande-Bretagne. Nous les avons de temps en temps avertis des tentatives faites par leur législature pour étendre sur nous une injuste juridiction. Nous leur avons rappelé les circonstances de notre émigration et de notre établissement dans ces contrées. Nous avons fait appel à leur justice et à leur magnanimité naturelle, et nous les avons conjurés, au nom des liens d'une commune origine, de désavouer ces usurpations qui devaient inévitablement interrompre notre liaison et nos bons rapports. Eux aussi ont été sourds à la voix de la raison et de la consanguinité. Nous devons donc nous rendre à la nécessité qui commande notre séparation et les regarder, de même que le reste de l'humanité, comme des ennemis dans la guerre et des amis dans la paix.

En conséquence, nous, les représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement au nom et par l'autorité du bon peuple de ces Colonies, que ces Colonies unies sont et ont le droit d'être des États libres et indépendants ; qu'elles sont dégagées de toute obéissance envers la Couronne de la Grande-Bretagne ; que tout lien politique entre elles et l'État de la Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissous ; que, comme les États libres et indépendants, elles ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses que les États indépendants ont droit de faire ; et pleins d'une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur.

Thomas Jefferson,
Déclaration d'Indépendance
des Etats-Unis d'Amérique (1776)


In CONGRESS, July 4, 1776

The unanimous Declaration of the thirteen united States of America When in the Course of human Events, it becomes necessary for one People to dissolve the Political Bands which have connected them with another, and to assume among the Powers of the Earth, the separate and equal Station to which the Laws of Nature and of Nature's God entitle them, a decent Respect to the Opinions of Mankind requires that they should declare the causes which impel them to the Separation.

We hold these Truths to be self-evident, that all Men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness. That to secure these Rights, Governments are instituted among Men, deriving their just Powers from the Consent of the Governed, That whenever any Form of Government becomes destructive of these Ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it, and to institute new Government, laying its Foundation on such Principles, and organizing its Powers in such Form, as to them shall seem most likely to effect their Safety and Happiness. Prudence, indeed, will dictate that Governments long established should not be changed for light and transient Causes; and accordingly all Experience hath shewn, that Mankind are more disposed to suffer, while Evils are sufferable, than to right themselves by abolishing the Forms to which they are accustomed. But when a long Train of Abuses and Usurpations, pursuing invariably the same Object, evinces a Design to reduce them under absolute Despotism, it is their Right, it is their Duty, to throw off such Government, and to provide new Guards for their future security. Such has been the patient Sufferance of these Colonies; and such is now the Necessity which constrains them to alter their former Systems of Government. The History of the present King of Great Britain is a history of repeated Injuries and Usurpations, all having in direct Object the Establishment of an absolute Tyranny over these States. To prove this, let Facts be submitted to a candid World.
He has refused his Assent to Laws, the most wholesome and necessary for the public good.

He has forbidden his Governors to pass Laws of immediate and pressing importance, unless suspended in their operation till his Assent should be obtained; and when so suspended, he has utterly neglected to attend to them.

He has refused to pass other Laws for the accommodation of large districts of people, unless those people would relinquish the right of Representation in the Legislature, a right inestimable to them and formidable to tyrants only.
He has called together legislative bodies at places unusual, uncomfortable, and distant from the depository of their Public Records, for the sole purpose of fatiguing them into compliance with his measures.

He has dissolved Representative Houses repeatedly, for opposing with manly firmness his invasions on the rights of the people.
He has refused for a long time, after such dissolutions, to cause others to be elected; whereby the Legislative Powers, incapable of Annihilation, have returned to the People at large for their exercise; the State remaining in the mean time exposed to all the Dangers of Invasion from without, and Convulsions from within.

He has endeavoured to prevent the Population of these States; for that Purpose obstructing the Laws for Naturalization of Foreigners; refusing to pass others to encourage their Migrations hither, and raising the Conditions of new Appropriations of Lands.

He has obstructed the Administration of Justice, by refusing his Assent to Laws for establishing Judiciary Powers.
He has made Judges dependent on his Will alone, for the tenure of their offices, and the amount and payment of their salaries.
He has erected a multitude of New Offices, and sent hither swarms of Officers to harass our People, and eat out their substance.
He has kept among us, in times of peace, Standing Armies without the Consent of our Legislature.
He has affected to render the Military independent of and superior to the Civil Power.
He has combined with others to subject us to a Jurisdiction foreign to our constitution, and unacknowledged by our laws; giving his Assent to their acts of pretended Legislation:
For quartering large bodies of armed troops among us:
For protecting them, by a mock Trial, from Punishment for any Murders which they should commit on the Inhabitants of these States:
For cutting off our Trade with all parts of the world:
For imposing taxes on us without our Consent:
For depriving us, in many cases, of the benefits of Trial by Jury:
For transporting us beyond Seas to be tried for pretended offenses:

For abolishing the free System of English Laws in a neighboring Province, establishing therein an Arbitrary government, and enlarging its Boundaries, so as to render it at once an example and fit instrument for introducing the same absolute rule into these Colonies:

For taking away our Charters, abolishing our most valuable Laws, and altering fundamentally the Forms of our Governments:
For suspending our own Legislature, and declaring themselves invested with Power to legislate for us in all cases whatsoever.
He has abdicated Government here, by declaring us out of his Protection and waging War against us.
He has plundered our seas, ravaged our Coasts, burnt our towns, and destroyed the lives of our people.
He is, at this time, transporting large armies of foreign mercenaries to compleat the works of death, desolation and tyranny, already begun with circumstances of Cruelty and perfidy, scarcely paralleled in the most barbarous ages, and totally unworthy the Head of a civilized nation.

He has constrained our fellow Citizens taken Captive on the high Seas to bear Arms against their Country, to become the executioners of their friends and Brethren, or to fall themselves by their Hands.

He has excited domestic insurrections amongst us, and has endeavored to bring on the inhabitants of our frontiers, the merciless Indian Savages, whose known rule of warfare, is an undistinguished destruction of all ages, sexes and conditions.

In every stage of these Oppressions We have Petitioned for Redress in the most humble terms: Our repeated Petitions have been answered only by repeated injury. A Prince, whose character is thus marked by every act which may define a Tyrant, is unfit to be the ruler of a free People.Nor have We been wanting in attention to our British brethren. We have warned them from time to time of attempts by their legislature to extend an unwarrantable jurisdiction over us. We have reminded them of the circumstances of our emigration and settlement here. We have appealed to their native justice and magnanimity, and we have conjured them by the ties of our common kindred to disavow these usurpations, which, would inevitably interrupt our connections and correspondence. They too have been deaf to the voice of justice and consanguinity. We must, therefore, acquiesce in the necessity, which denounces our Separation, and hold them, as we hold the rest of mankind, Enemies in War, in Peace, Friends.

We, therefore, the Representatives of the United States of America, in General Congress, Assembled, appealing to the Supreme Judge of the world for the rectitude of our intentions, do, in the Name, and by Authority of the good People of these Colonies, solemnly publish and declare, That these United Colonies are, and of Right ought to be Free and Independent States; that they are Absolved from all Allegiance to the British Crown, and that all political connection between them and the State of Great Britain, is and ought to be totally dissolved; and that as Free and Independent States, they have full Power to levy War, conclude Peace, contract Alliances, establish Commerce, and to do all other Acts and Things which Independent States may of right do. And for the support of this Declaration, with a firm reliance on the Protection of Divine Providence, we mutually pledge to each other our Lives, our Fortunes and our sacred Honor.

Signed by Order and in Behalf of the Congress,
JOHN HANCOCK, President.
Attest.
CHARLES THOMSON, Secretary.

lundi, juillet 03, 2006

L’histoire du 1 Dollar des Etats Unis d’Amérique

L’histoire du 1 Dollar des Etats Unis d’Amérique
Ou les significations des 3 devises du sceau et du billet de 1 dollar.

1 - Providence Has Favored Our Undertakings

The Latin motto "Annuit Cœptis" was suggested by Charles Thomson when he put together the final design for the reverse side of the Great Seal in June 1782:

"A Pyramid unfinished. In the Zenith an Eye in a triangle surrounded with a glory proper. Over the Eye these words 'Annuit Cœptis'."

The motto has been traced to Virgil, the renowned Roman poet who lived in the first century B.C. – to a line in his Georgics, the evocative instructional manual for farmers:

"Da facilem cursum, atque audacibus annue cœptis."

Virgil's line has been translated in different ways, including:
Give me an easy course, and favor my daring undertakings.
Smooth my path, condone this enterprise of bold experiment.

Thomson changed "annue" to "annuit," the third person form of this verb that means to nod assent to, to be favorable to, to smile on.

"Cœptis" means undertakings, endeavors, beginnings.

In the motto "Annuit Cœptis," the subject must be supplied. Thomson explained:

"The pyramid signifies Strength and Duration: the Eye over it & the Motto allude to the many signal interpositions of providence in favor of the American cause."

Therefore, the subject of the sentence is Providence. "Annuit Cœptis" means "Providence has favored our undertakings" or "Providence favors our undertakings."

La Providence a favorisé nos entreprises
The official translation of "Annuit Cœptis" is:
"He (God) has favored our undertakings."
NOTE: "Annuit" does not mean "to announce" (annuntio).


2 - A New Order of the Ages

The Latin motto "novus ordo seclorum" was suggested by Charles Thomson when he put together the final design for the reverse side of the Great Seal in June 1782:

"On the base of the pyramid the numerical letters MDCCLXXVI & underneath the following motto. 'novus ordo seclorum'"

The motto has been traced to Virgil, the renowned Roman poet who lived in the first century B.C. – to a line in his Eclogue IV, the pastoral poem that expresses the longing of the world for a new era of peace and happiness.

"Magnus ab integro seclorum nascitur ordo."

Virgil's line has been translated in different ways, including:
The great series of ages begins anew.
The ages' mighty march begins anew.
A mighty order of ages is born anew.
The majestic roll of circling centuries begins anew.

Novus means: new or young or novel.
Ordo means: row or series or order.
Seclorum (a poetic form of seculorum or saeculorum), means: of the ages or generations or centuries.

An expert in Latin, Charles Thomson coined the motto: "novus ordo seclorum" and explained:

"The date underneath [the unfinished pyramid] is that of the Declaration of Independence and the words under it signify the beginning of the new American Æra, which commences from that date."

The official translation of "novus ordo seclorum" is:
"A new order of the ages" ( Un nouvel ordre pour les siecles( seculaire))

NOTE: "Novus ordo seclorum" does not properly translate into "new world order," which is an English phrase whose Latin translation would not be "novus ordo seclorum." Seclorum is a plural form (new worlds order?), and Thomson specifically said the motto refers to "the new American era" which began in 1776.

3 - Out of Many, One

The Latin motto "E pluribus unum" was suggested by the first Great Seal committee in 1776. It means "Out of many, one." For the final design in 1782, Charles Thomson placed this motto on a scroll carried in the beak of an American eagle.

"E pluribus unum" is a clear reference to the thirteen states united into one nation – as symbolized by the shield on the eagle's breast. Thomson said "the Motto alludes to this union."

E pluribus unum is also symbolized by the constellation of thirteen stars and the bundle of thirteen arrows.

Qui est Charles Thomson ?


THOMSON, Charles, patriot, born in Maghera, County Derry, Ireland, 29 November, 1729; died in Lower Merion, Montgomery County, Pennsylvania, 16 August, 1824.

He was brought to this country with three other brothers by his father in 1740. The father died just in sight of land, and the young Thomsons were thrown on their own resources when they landed at New Castle, Delaware An elder brother, who had emigrated before them, gave them such aid as he could, and persuaded a countryman, Dr. Francis Allison, to take Charles into his seminary in New London, Pennsylvania Here he made rapid progress, and while yet little more than a boy he was chosen to conduct a Friends' academy at New Castle.

He often visited Philadelphia, met Benjamin Franklin there, and was brought to the notice of many other eminent men. His reputation for veracity was spread even among the Indian tribes, and when the Delawares adopted him into their nation in 1756 they , called him in their tongue "man of truth." Reverend Ashbel Green, in his autobiography, says that it was common to say that a statement was "as true as if Charles Thomson's name was to it."

He was one of the first to take his stand with the colonists, and he exercised immense influence, owing to the confidence of the people in his ability and integrity. He travel led through the country ascertaining the wishes of the farmers, and trying to learn whether they would be equal to the approaching crisis. "He was the Sam Adams of Philadelphia," said John Adams, "the life of the cause of liberty." He had just come to Philadelphia in September, 1774, with his bride, a sister of Benjamin Harrison, the signer, when he learned that he had been unanimously chosen secretary of the 1st Continental congress. "He was the soul of that political body," says Abbe Robin, the chaplain of Rochambeau. He would receive no pay for his first year's services, and congress presented his wife with a silver urn, which is still preserved in the family. He remained in this post under every congress up to 1789, not only keeping the records but taking copious notes of its proceedings and of the progress of the Revolution. When he retired into private life he made these notes the basis of a history of the Revolution but he destroyed the manuscript some time before his death, as he feared that a description of the unpatriotic conduct of some of the colonists at that period would give pain to their descendants.

Mr. Thomson wrote "An Enquiry into the Causes of the Alienation of the Delaware and Shawaneese Indians, etc., with Notes by the Editor on Indian Customs" (London, 1759), and "The Holy Bible, containing the Old and New Covenant, commonly called the Old and New Testament; translated from the Greek [the Old Covenant from the Septuagint]" (4 vols., Philadelphia, 1808). This work is now very rare. It contained the first English version of the Septuagint that had been published at the time, and was considered by biblical scholars in Great Britain to have reflected high honor on American scholarship His own copy of this translation, with his last manuscript corrections, is in the Philadelphia library.

He also published "A Synopsis of the Four Evangelists, or a Regular History of the Conception, Birth, Doctrine, Miracles, Death, Resurrection, and Ascension of Jesus Christ, in the Words of the Evangelists" (Philadelphia, 1815), and left in manuscript "Critical Annotations on Gilbert Wakefield's Works," which were presented in 1832 by John F. Watson to the Massachusetts historical society.

-His relative, William Thomson, soldier, born in Pennsylvania in 1727; died in Sweet Springs, Virginia, 22 November, 1796, is said in some Irish biographies to be the brother of Charles, to have been born in Maghera, Ireland, about 1726, and about fourteen years old when he arrived in this country. He was taken to South Carolina by some friends of his family, was brought up as a frontiersman, and became famous in the district for his skill with the rifle. He fought against the Regulators in 1771, at the head of a regiment under Governor William Tryon. He was sheriff of Orange-burg in 1772, and was elected a member of the first provincial legislature, and the first state convention. He was appointed colonel in 1775 of the 3d South Carolina regiment, which was known as the Rangers. His soldiers were all skilful marksmen, and he dispersed the guerillas of General Robert Cunningham, the Tory leader.

He fought at its head at Charleston in 1776, driving the English back from the eastern side of Sullivan's island, and was formally thanked for this service by Governor John Rutledge and congress. He also served with General Robert Howe in Georgia, was engaged with his command in the attack on Savannah under Count d'Estaing and General Benjamin Lincoln, and was taken prisoner after the capture of Charleston. He served afterward under the command of General Nathanael Greene. He displayed the greatest bravery during the war, and at the end of it was broken both in health and fortunes. He was elected sheriff of Orangeburg a second time, and was a member of the State constitutional convention. Thomson was engaged in the occupation of an indigo-planter until 1786, when, seeking to benefit his declining health, he visited the mineral springs in Virginia, where he died.

dimanche, juillet 02, 2006

JAPON - Un rituel funéraire en voie de disparition

Dans certaines îles du Sud, on continue à exhumer et à laver les os des défunts. Mais cette pratique est menacée par le développement de l’incinération.

Le 26 avril dernier, sur l’île de Yoron, l’une des plus méridionales du Japon, a eu lieu le rituel de la purification des os – l’occasion, pour les familles, de retrouver leurs morts en déterrant leurs os et en les lavant. Un peu après 6 heures du matin, sept membres de la famille de Sachiko Hayashi, décédée en décembre 2001 à l’âge de 78 ans, se sont réunis dans le cimetière, au sommet d’une colline. Le neveu de la défunte, Kuniyoshi Hayashi, 54 ans, son frère aîné, Sairyo Fumoto, 59 ans, et le reste de l’assistance se sont agenouillés devant la tombe, ont déposé des offrandes de saké, de sel et de riz, et ont adressé cette prière : “Nous allons maintenant porter le premier coup de pelle. Faites que nous puissions vous offrir une magnifique cérémonie.”

Une fois terminée la cérémonie shintoïste Jichinsai [d’hommage à la divinité de la terre du lieu en question], la famille a démonté le ganbuta, une cabane posée sur le sol sablonneux, et s’est mise à creuser à l’aide d’une pelle. Après avoir retiré de 50 à 60 centimètres de terre, on a commencé à apercevoir le bois légèrement pourri du couvercle du cercueil, que quatre hommes ont ensuite enlevé. Cinq ans après sa mort, la famille “retrouvait” Sachiko. Kishisumi Motoi, l’organisateur, a levé une coupe en l’honneur de Sachiko et arrosé de saké le couvercle de l’urne funéraire dans laquelle allaient être déposés les os. Le jour précédent, lors de la veillée à laquelle avaient assisté une quinzaine de proches de la défunte, Kimi, sa sœur aînée, s’était exclamée : “Quand je pense que je vais la retrouver demain, je ne tiens plus en place !”

La première cérémonie de purification des os à laquelle Kimi ait assisté remonte à l’école primaire. On lui avait alors remis le crâne de sa grand-mère, que l’on venait tout juste de déterrer. Ses mains “s’étaient mises à trembler d’effroi”. Mais, au moment de le déposer dans l’urne, elle l’avait serré très fort sur son cœur. Lorsqu’on voit les os d’un être cher, des souvenirs de son visage et de son corps remontent à la mémoire, explique-t-elle, avant de rappeler que “rencontrer à nouveau le défunt, c’est la raison d’être de ce rituel”.

Les os de Sachiko étaient devenus brun foncé. Quand M. Motoi a saisi le crâne, Kimi, incapable d’attendre davantage, a tendu les mains. Abritée du soleil par un parapluie noir, elle l’a déposé sur ses genoux, puis l’a plongé dans l’eau et en a nettoyé les cavités à l’aide d’une brosse. Après l’avoir séché avec une serviette en papier, elle a passé les doigts sur la surface comme pour s’assurer de sa rondeur. M. Motoi a aligné ensuite les os un par un sur une bâche bleue. “Ça, c’est l’os de la hanche, ça, les vertèbres, et là, les côtes… Comme elles sont fines !” Une fois lavés, les os ont été déposés dans l’ordre, en commençant par ceux des pieds, à l’intérieur de l’urne, un récipient de terre cuite peint en bleu d’environ 80 centimètres de haut et dont le fond est percé de trois orifices pour permettre aux divinités d’entrer et sortir. Comme le veut la coutume, trois kamiginu [kimono sacré en tissu blanc] confectionnés par trois femmes et trois serviettes blanches ont été posés sur les os, puis M. Motoi a remis le couvercle en place. Le caveau de la famille comportait sept urnes. Lorsque celle de Sachiko a été déposée en bout de rangée, Kimi a séché discrètement ses larmes. “On peut dire que la purification des os est la rencontre suprême avec le défunt”, explique M. Fumoto en enlevant le sable de ses vêtements.

Depuis l’ouverture d’un crématorium dans le sud de l’île, à l’automne 2003, le nombre des enterrements a fortement baissé, alors que celui des incinérations est passé de 23 en 2003 à 68 en 2004 et 76 en 2005. Selon Noriyuki Kondo, qui enseigne l’anthropologie médicale à l’université chrétienne d’Okinawa et qui connaît bien l’histoire de ce rituel, “la purification des os finira par disparaître. Mais le sentiment d’être protégé par ses ancêtres et d’avoir leur esprit chez soi reste fermement ancré dans la nouvelle génération. Les jeunes qui accomplissent ce rituel demeurent nombreux et, même lorsqu’il aura disparu, les habitants de l’île continueront à rendre un culte à leurs ancêtres.”

Courrier international - n° 817 - 29 juin 2006
Yu Miyaji
Asahi Shimbun