dimanche, décembre 31, 2006

La Mésopotamie

1 Origine de la Civilisation Mésopotamienne

Avant le 4éme millénaire, la préhistoire a laissé des vestiges archéologiques très abondants, mais insuffisants pour donner une connaissance des phénomènes humains. L'histoire commence avec l'écriture : un système de signes propres à matérialiser et fixer la pensée et la parole. Au tournant du 4° et du 3° millénaire le rideau de l'histoire se lève sur ce pays " Entre les deux Fleuves " où deux ethnies vont accomplir leur symbiose.

1. Le peuple sumérien.

Il occupe la partie méridionale du pays depuis des temps préhistoriques, car il n'existe aucune trace de son origine même s'il est vraisemblable qu'il soit arrivé de l'est ( Plateau iranien ) ou du sud-est, ( la côte iranienne du Golfe Persique, tirant vers l'Océan indien ) ou encore par la mer.

La langue: le sumérien, que l'on ne peut rattacher à aucun rameau linguistique connu.
La culture : pendant tout le 3° millénaire se fait sentir l'hégémonie culturelle sumérienne: intellectuelle, spirituelle, technique. La personnalité sumérienne met en jeu des dispositions intellectuelles brillantes avec une ingéniosité, une inventivité, une volonté de progrès qui aboutiront à la découverte de l'écriture. La manifestation verbale et psychologique est prosaïque, rigide et froide, mais logique, précise, férue d'analyse et de savoir, rationnelle. Elle explique cette passion pour l'inventaire, le classement des phénomènes, leur mise en place et en ordre dans le cadre de l'univers; un tempérament de comptables ,de juristes, de savants méticuleux plus que de poètes.

2. Le peuple akkadien

Il occupe la partie septentrionale de " l'Entre-deux Fleuves "et vient de la frange nord du Désert syro-arabe où leurs ancêtres menaient une vie assez vagabonde d'éleveurs de menu bétail. Ils sont venus se sédentariser dans les terres les plus riches.

C'est une ethnie sémitique, unie depuis longtemps par la langue sémite qui se particularise ici en akkadien. Contrairement aux sumériens, ils avaient une patrie première.
Les sémites sont doués d'une imagination brillante et fougueuse, d'une grande vigueur verbale et capables d'un lyrisme puissant, que l'on retrouvera chez les Prophètes et les poètes de la Bible.

3. Une civilisation hybride.

Constituée à l'initiative des sumériens et demeurée longtemps sous leur rayonnement direct, puis virtuel, la civilisation mésopotamienne est donc radicalement hybride. Ce croisement harmonieux, dans une tolérance rare, de deux hérédités, aboutit à un tout vivant et autonome et par conséquent insécable, même s'il est possible de reconnaître des contours ou des coloris reçus de l'une ou l'autre.

* Au dernier tiers du 3° millénaire, le pays se trouvait divisé en une vingtaine de Cités-Etats, rassemblements de quelques villages campagnards autour d'agglomérations dont la plus dense avait rang et office de capitale. A la fois résidence des autorités et centre administratif, économique, intellectuel et religieux, chaque capitale avait à sa tête le chef de l'Etat : gouverneur, (ensi) seigneur, (en) roi (lugal) .Il résidait en son palais, entouré de sa cour : famille, domesticité, fonctionnaires. Y siégeait aussi, en son Temple, le Dieu principal, différent pour chacun, et qui, au plan surnaturel, exerçait l'autorité suprême, simple projection, sublimée et superlative du système politique monarchique. Aussi, comme le souverain de ce monde, le dieu-monarque regroupait-il autour de lui tout un cortège de divinités de moindre pouvoir qui puisaient leurs racines dans les plus vieilles traditions. Tous composaient un panthéon propre à la ville et à son territoire.

* Peu avant 2300 , un âge nouveau s'est ouvert. Pour la première fois, les Sémites vont prendre la tête politique du pays unifié. Sargon " le Grand " (2334-2279) réunit sous son autorité, avec pour capitale sa ville d'Akkadé, un vaste empire, depuis les marches du Plateau iranien jusqu'à la Méditerranée. Comme toutes les constructions démesurées, il s'écroulera un siècle plus tard dans le carnage et le malheur.

Mais les valeurs anciennes se sont conservées et le sumérien est demeuré en usage pour les actes officiels et surtout pour les belles lettres, alors centrées sur la littérature religieuse. Il semble même que la fin du 3° millénaire ait été l'âge d'or de l'expression sumérienne.

* Pendant le dernier siècle du millénaire, au temps de la III° dynastie d'Ur, c'est, autour de cette capitale, l'ancien " pays de Sumer " qui a repris la haute main sur le territoire mésopotamien unifié. Cette " renaissance sumérienne " éteint le brasier, contribue à composer la culture, la littérature, mythologie comprise, comme pour préserver les oeuvres passées. Le sumérien devient une langue morte mais reste le grand idiome de la culture, de la liturgie, de la science, de la littérature, de la basoche, comme le latin chez nous, bien après l'écroulement de Rome.

Et tandis que l'on demeure rattaché par tous ces liens au passé, l'avenir se prépare. Avec Sargon la langue akkadienne s'impose dans le quotidien et véhicule un mouvement de recherche, d'adaptation et de création, notamment dans le vaste domaine de la divination dite " déductive ". Si la pensée s'enracine dans les plus vieilles traditions, la marche du temps a libéré des idées et des forces qui explosent dès lors sans contrainte.

* Cette évolution est amplifiée, à la fin du 3° millénaire, par l'arrivée d'une nouvelle population de Sémites immigrants venus du Nord-Ouest ( la Syrie ), les Amurrites (1894 ). Ces occidentaux apportent un complément démographique et économique mais aussi des idées et des manières de voir nouvelles. Subjugués par la vigueur de la puissante civilisation dans laquelle ils entraient, ils se sont laissés absorber par elle et n'ont pas su préserver leur idiome. Mais avec eux les changements se précipitent.

* Vers 1750, Hammurabi, sixième souverain d'une dynastie d'Amurrites, assure au pays sa configuration définitive. Il réunit autour de sa capitale, Babylone, l'Assyrie au nord et le royaume de Mari sur le Moyen Euphrate. Babylone devient et demeurera à travers toutes les vicissitudes, la véritable métropole de la Mésopotamie. On pourra désormais parler de " civilisation babylonienne " Une étonnante floraison de la littérature, dorénavant en akkadien, s'épanouit dans des oeuvres de grande ampleur : les dieux et leurs conflits; les origines du monde et de l'homme; la mise en place de l'univers tel qu'il fonctionne toujours; le sens de notre vie; les problèmes que pose le mal. Il s'est opéré un énorme travail de croisement et d'affinement des conceptions traditionnelles Un effort génial s'est déployé pour les mettre en forme et en système. Ce mouvement tout à la fois de conservation du passé et de remise en question de son héritage puissamment sumérisé, va se poursuivre de longs siècles encore. Ni la chute de la dynastie babylonienne en 1594, ni la durable occupation des Cassites étrangers ne l'ont interrompu.

* Depuis la seconde moitié du 2° millénaire, la seule nouveauté politique de conséquence, c'est le partage du territoire mésopotamien en deux royaumes : la Babylonie, au sud; et au nord, l'Assyrie, autour de ses capitales successives ( Assur, Kalhu-Nimrud, puis Ninive ). Cette bipartition, cause fréquente d'hostilités entre les deux Etats, désormais frères jumeaux qui passent leur temps à se conquérir l'un l'autre, ne touche pratiquement pas la trajectoire culturelle. L'Assyrie, sur ce point n'a rien apporté de valable et de capital. Victorieuse ou vaincue, Babylone demeurera le pôle intellectuel et spirituel du pays entier, même à l'époque brillante des Sargonides, entre 720 et 609.

* A la fin du 2° millénaire, une branche plus vigoureuse s'installe: celle des Araméens. A la différence des Amurrites, mille ans plus tôt, ils ne se sont jamais inféodés sans réserve à la brillante et rayonnante civilisation babylonienne. Nombre d'entre eux ont préféré demeurer groupés plus ou moins à part dans la territoire, fidèles à leur mode antique de vie vagabonde. La plupart ont même préservé l'usage de leur idiome, l'araméen que peu à peu ils propagent et imposent car ils apportent un alphabet, inventé vers le milieu du II° millénaire en Phénicie. Tant et si bien qu'au temps de la dernière dynastie de Babylone (609-539) l'akkadien subit le sort du vieux sumérien : c'est l'araméen qui prend une importance croissante et deviendra langue d'Empire au temps des Perses. En 609, à la chute de Ninive, Babylone se retrouve triomphante et seule porteuse de la civilisation traditionnelle, en face des tribus sémitiques venues du nord.

* La conquête perse, en 538, puis celle d'Alexandre en 330 et l'ère des Séleucides confisquent au pays son indépendance politique pour l'intégrer à d'autres constructions et effritent peu à peu sa capacité à promouvoir son prodigieux patrimoine. A travers les progrès de ces populations et cultures nouvelles nous voyons s'approcher la fin de cette civilisation fondatrice qui renaîtra 19 siècles plus tard des tablettes cunéiformes.

Les vieux érudits, en l'an 74-75 de notre ère, travaillaient encore le cunéiforme et concevaient un almanach astronomique. En 1803, l'Allemand Grotefend pose les bases du déchiffrement des tablettes cunéiformes. En 1872, Smith analyse les concordances entre le récit biblique et des récits mésopotamiens plus anciens. Il faudra attendre Kramer, et son livre " Ce qu'on trouve dans les tablettes de Sumer, 1956 ", pour pénétrer la richesse de cette civilisation des origines. Ce livre, qui n'eut aucun succès, fut rebaptisé " L'Histoire commence à Sumer ", par Jean Bottéro, spécialiste mondialement reconnu de la civilisation mésopotamienne, co-auteur, avec Kramer, de " Lorsque le dieux faisaient l'homme, 1986 "

dimanche, décembre 24, 2006

Michèle Alliot marie - Analyse de Personnalité

Michèle Alliot marie (10.9.1946)

Votre nombre d'expression, le 8, synthèse de votre prénom et de votre nom, détermine votre caractère entier et votre sens aigu de la justice. Votre forte énergie demande tout de même à être canalisée. Vous refusez la demi-mesure, et êtes intransigeante. Une vraie tornade! Vous avez toujours besoin d'une activité soutenue et d'un environnement qui vous permette d'exercer votre sens de l'initiative; vous ne supportez pas la dépendance à autrui et vous êtes en perpétuelle quête d'équilibre. À surveiller: Votre sens de l'autorité et votre tendance à l'entêtement. Vous êtes de nature combative et concrète et vous aimez le risque... Mais c'est cela qui vous permet de faire face à l'adversité. Bref: Evitez les réactions butées et agressives et mettez votre énergie au service d'une cause juste... Vous ne pourrez pas trouver meilleur équilibre!

Votre prénom, Michèle, caractérisé par le chiffre 1, montre clairement que l'action prédomine dans votre tempérament, d'où votre besoin de mettre en avant vos idées et de réaliser vos projets. La contemplation et l'obéissance ne sont certainement pas votre tasse de thé.

Le nom dont vous avez hérité, Alliot marie, caractérisé quant à lui par le chiffre 7, évoque d'emblée application, raison et lucidité. D'où, probablement, votre aptitude à saisir la chance quand elle se présente!

Votre nombre intime, le 5, issu des voyelles de votre prénom et de votre nom, renseigne sur la personnalité vécue de l'«intérieur», sur vos aspirations, vos motivations... Dans votre cas, vous aspirez clairement à l'autonomie. Vous avez besoin d'évasion, de changement, de voyage. Vous êtes douée d'une grande mobilité d'esprit et d'une grande faculté d'assimilation, mais vous devez surveiller votre impatience... Il émane de vous un certain charme , parfois même un certain magnétisme. Vous pouvez vous épanouir dans la relation amoureuse, dans la complicité durable à condition qu'existe le respect mutuel de l'autonomie.

Issu des consonnes de votre prénom et de votre nom, votre nombre de réalisation, le 3 révèle vos talents sur un plan matériel et/ou professionnel. Chez vous, il révèle une capacité à communiquer, à négocier et à créer. Vous avez besoin d'autonomie sur le terrain, et courez un vague risque de dispersion

Votre nombre psychique, le 10, indique que vous êtes d'une nature riche et que avez de nombreux centres d'intérêt. Vous avez besoin de mobilité ou tout au moins de casser de temps à autres le rythme. Vous êtes rapide d'action et habile en différents domaines. Vous avez le sens des affaires. Revers de cette belle vitalité: vous êtes trop exigeante dans votre vie privée et votre désintérêt pour la vie domestique (voire familiale) n'arrange rien...

Vous avancez dans la vie grâce à vos activités et à vos ambitions. C'est ce que révèle en tous cas votre nombre d'évolution, le 1. Il confirme aussi votre cérébralité, votre logique, votre indépendance, votre maîtrise de soi et votre créativité. Dans tous les cas, votre 1 vous permet de vous réaliser et de réussir, mais vous devez avant tout compter sur vous-même.

Votre table d'inclusion:
Nombre manquant: 7.
• 7: Votre manque de 7 pourrait également se dire «Manque de confiance en soi»... Voici l'origine de vos peurs, de vos angoisses et de votre pessimisme. Vous souffrez souvent d'isolement car vous éprouvez des difficultés à comprendre autrui et parfois même à aimer la vie... Si vous n'avez déjà entamé un tel processus, il est grand temps de trouver un moyen de dépasser vos problèmes.

Cycle de vie:
Votre chemin de vie, le 3, issu de votre date de naissance, donne de précieuses indications sur votre destin, de manière plutôt détachée de tout contexte. Le 3 est le chemin des créatrices, des artistes et des communicatrices. Votre chemin fait des jaloux... Il explique en grande partie votre extraversion, votre générosité et votre talent. Les obstacles qui parsèment votre chemin se cristallisent autour de votre tendance à l'éparpillement et à la dispersion.

Votre cycle de vie, le 2, indique vous ne pouvez vivre et évoluer seule dans votre coin, mais que votre accomplissement passe nécessairement par la relation avec les autres. Vous êtes depuis le 10 septembre 1998 dans votre troisième et dernier cycle, le cycle de la moisson. Après des années et des années de galère pour vous accomplir dans les domaines de la communication, votre vie est en principe désormais assez tranquille et vous pouvez accorder davantage d'importance aux loisirs et à ce que vous aimez. De nouveaux engagements au niveau associatif ne sont pas à exclure, de même que de nouvelles amitiés.

Votre cycle de vie compte au total 4 réalisations majeures. Depuis le 9 septembre 1997, vous accomplissez votre 4e et dernière réalisation, et pas des moindres: la capacité à collaborer avec autrui. Au vu de vos aptitudes à la communication, il ne s'agit pas là d'une tâche insurmontable, au contraire... Vous voici entrée dans une période heureuse et harmonieuse, faite d'amitiés et d'associations.

Cycles temporels:
En numérologie, il existe 9 années personnelles. Chacune d'entre elles indique la tendance générale de l'année en cours. En ce qui vous concerne, vous êtes en année 9, le dernier chiffre du cycle. Durant toute cette année, vous mettez en place les fondations de votre prochain cycle de 9 ans. Vous préparez le terrain en quelque sorte. Il est important pour cela de ne rien laisser traîner. Si vous voulez éprouver un sentiment d'accomplissement et vous sentir libre de commencer un nouveau cycle l'année prochaine, mettez absolument de l'ordre dans vos affaires.

Votre maison astrologique (ou secteur) donne un complément d'information intéressant à votre année personnelle. Si la première est valable du 1er au 31 décembre, la seconde en revanche, change à chacun de vos anniversaires. Vous êtes actuellement en maison 2, symbole de patrimoine. C'est une année qui devrait voir vos efforts financiers couronnés de succès.

Cycle de vie
Votre chemin de vie: 3
Comme
• Alicia Christian Foster
(Jodie Foster, 19.11.1962)
• Annette Francine Bening
(Annette Bening, 29.5.1958)
• Cameron Diaz
(30.8.1972)
• Céline Dion
(30.3.1968)
• Christina Maria Aguilera
(Christina Aguilera, 18.12.1980)
• Claudine Luypaerts
(Maurane, 12.11.1960)
• Ellen Barkin
(16.4.1954)
• Jennifer Lopez
(24.7.1970)
• Kylie Minogue
(28.5.1968)
• Mia Farrow
(9.2.1945)
• Muriel Robin
(2.8.1955)
• Patricia Kaas
(5.12.1966)
• Rosalie Anderson MacDowell
(Andie MacDowell, 21.4.1958)
• Winona Horowitz
(Winona Ryder, 29.10.1971)

vendredi, décembre 22, 2006

Les Berghwata, des ancêtres païens disparus

La force militaire des Berghwata allait de pair avec une grande puissance économique.
(EDUARDO DIZY CASO.“LES ORIENTALISTES DE L'ÉCOLE ESPAGNOLE”. ÉDITIONS ACR.)

La dynastie des Berghwata a régné durant quatre siècles sur la région de Tamesna, du Bouregreg au Oued Oum Rabi'. Leur principauté avait son propre prophète, son propre Coran et ses propres rites. Mais le pouvoir central, depuis les Almohades, en a fait disparaître toute trace.

Enquête.

Qui sont les Berghwata ? Leur nom ne figure nulle part dans les manuels scolaires d'histoire. Une seule ligne figure à leur propos sur le site officiel du ministère de la Communication, apprenant au lecteur que ces gens se sont soulevés contre le califat omeyyade. Hormis des érudits d'origine berbère, très peu savent que les Berghwata furent la dernière dynastie dont les rois étaient des Marocains de souche, des fils du bled du premier jusqu'au dernier. Ce que le public ignore aujourd'hui, c'est que les Berghwata ont régné sur la région de Tamesna, de Salé à Safi (ce que l'on nomme actuellement le Maroc utile) pendant quatre siècles. Surtout, ils avaient leur propre prophète, leur Coran et leurs rites. Qui sont donc ces gens qui ont régné de 742 à 1148, sans laisser la moindre trace dans l'histoire officielle ?

Les Berghwata étaient connus également sous le nom de Béni Tarif, d'après le nom du fondateur de la principauté. Ce guerrier marocain a d'abord rejoint l'armée des Arabes provenant d'Orient qui ont avancé vers l'Espagne, avant de rejoindre le dissident kharijite Mayssara et porter le glaive contre les conquérants musulmans, “pilleurs de biens et violeurs de belles femmes”. Tarif avait eu, en échange de son jihad, des terres près de Rio de Barbat en Andalousie. La plupart des historiens décèlent dans ce nom l'origine des “Berghwata”. D'autres rappellent que Tarif est un amazigh et que les Berghwata proviennent de la dynastie berbère des Bacchus. En tout cas, Abou Oubaïid Al Bakri, l'un des plus importants chroniqueurs des Berghwata, raconte qu'en 740, “les berbères de Masmoda et Zenata (principales tribus marocaines de souche) ont désigné Tarif comme leur chef”. Il fut considéré comme le fondateur effectif de la principauté des Berghwata, mais c'est son fils, Salih Ibn Tarif, qui passe pour être le fondateur spirituel et le créateur de la religion des Berghwata.

De la Taqiya à la prophétie

Les Berghwata n'ont pas renoncé à l'Islam d'un seul coup. Pendant le premier siècle du règne des Béni Tarif, ni Salih, ni même son fils, ne se sont proclamés prophètes. Ils restèrent tous deux partisans des Ibadites de la fraction des Kharijites (musulmans plaidant pour la démocratie et l'égalitarisme). Les chroniqueurs relatent que Salih avait peur pour sa vie. Il confia sa religion, sa science, ses principes et son fiqh à son fils, lui recommandant de les garder secrets et de “ne pas les révéler jusqu'à ce qu'il se sente en confiance et en sécurité. Il pouvait alors appeler les siens à rejoindre sa religion et éliminer tous ceux qui s'y opposeraient”. Exactement comme l'avait fait, avant lui, le prophète Mohamed en Orient. Les Berghwata voulaient recréer une copie conforme du messager de Dieu dans le Maghreb. À une différence près : Salih, l'homme pieux qui a réussi à rassembler moult tribus autour de lui, a gardé le silence sur sa foi tout au long de sa vie.

Il a fallu attendre le troisième prince de la lignée, Younès, pour que la prophétie des Béni Tarif soit révélée. Les prémices de cette transformation se manifestent pour la première fois en 816, lorsque Younès, accompagné de quatre imams marocains des moutazilites et des kharijites, partit pour Damas où il a acquis les sciences d'astronomie, d'astrologie, d'Ilm Al kalam (théologie) et d'argumentation, auprès d'un Cheikh moutazilite. “Au retour à la principauté de son père, il pouvait prédire les éclipses, ce qui le rapprochait du statut de prophète”, raconte l'historien Mohamed Talbi.
Le fait qu'il se trouvait au milieu de gens incultes lui facilita certes la tâche, mais comment est-il arrivé à faire prévaloir cette prophétie ?

Selon la plupart des chroniqueurs, il argumenta que son grand-père fut le premier des prophètes, prenant pour preuve… le Coran. Il s'est ainsi basé sur ce verset : “Les vertueux (Salih) d'entre les croyants, et les Anges sont par surcroît [son] soutien” (Attahrim, 4). Le “Salih Al mouminine” a donc remplacé, dans l'esprit des Berghwata, “Amir Al Mouminine” (le Commandeur des croyants), arabe, despote et arrogant. Il lui était même supérieur, l'équivalent de “Salih” en tamazight étant “wari a wara” (littéralement : celui à qui personne ne succédera). Younès eut même recours à un autre verset du Coran pour faire prévaloir le statut mérité de son grand-père en tant que prophète : “Et Nous n'avons envoyé de Messager que dans la langue de son peuple” (Ibrahim, 4). Son argument est simple : Mohamed étant arabe, Salih a d'autant plus le droit de transmettre le message de Dieu auprès des siens au Maroc. Younès a même prédit que son grand-père allait réapparaître sous le règne du 7ème roi des Béni Tarif en tant que “Al Mahdi Al Montadar”. Cela montre, d'après l'historien Mouloud Achaq, l'imprégnation des Berghwata du mahdisme d'inspiration chiite. Selon Mohamed Talbi, Younès s'est proclamé de la prophétie de son grand-père, personnage vénéré, pour donner une certaine crédibilité à son propre pouvoir.

Younès et son fils, Ghafir, avaient la réputation de rois tyrans et sanguinaires. Le chroniqueur Al Bakri parle de 387 villes dont les habitants ont été égorgés et de 7770 morts parmi la tribu des Senhaja lors d'une seule bataille. Pour Mouloud Achaq, il s'agit probablement d'une exagération des faits, puisque les chroniqueurs autorisés en ce temps ne partageaient pas la croyance des Berghwata. Al Bakri était sunnite et Abou Al Kassim Ibn Haoukal était chiite. Dans les faits, douze tribus seulement ont accepté la prophétie des Béni Tarif. Les autres tribus sous leur domination, et dont le nombre s'élevait à 17, ont gardé leur ancienne confession, l'Islam moutazilite. Or, les Berghwata se sont comportés avec ces tribus comme des alliés et ne les ont pas persécutées au nom de la nouvelle religion. Mais quels étaient les fondements de la religion barghwatie ?

Leur culte, leur Coran et leurs rites

Les historiens parlent de “religion” parce que les Berghwata possédaient leur propre Coran. D'après Abou Salih Zemmour, le chargé de prière des Berghwata, ce Coran comportait quatre-vingt versets intitulés des noms de prophètes (Adam, Ayyoub/Job, Younès/Jonas...), de récits (celui de Pharaon, de Gog et Magog/Hajouj et Majouj, du charlatan, du veau…) ou d'animaux (le coq, le chameau, les criquets, le serpent…). Mais aucune trace de version écrite n'a pu être trouvée dans la région de Tamesna où ils se sont fixés. Cependant, Al Bakri a cité un extrait de la sourate d'Ayyoub, l'équivalent de la Fatiha coranique (première sourate du Coran) des Berghwata. Le texte dit : “Au nom de Dieu qui a envoyé son livre aux gens pour les éclairer sur sa Vérité. Ils disent alors : Iblis (Satan) est donc au courant de cette vérité. Dieu objecta. Il ne supporte point Iblis”. Le mot “Dieu” ici est la traduction du mot “Yakouch” que certains ont considéré comme le dieu des Berghwata, alors que d'autres soutiennent qu'il s'agit tout simplement de la traduction du mot “Allah”, auquel les kharijites parmi les berbères musulmans croyaient auparavant. Ce dernier avis est partagé par Mohamed Talbi, qui avance que “la religion des Béni Tarif ne s'est pas totalement écartée de l'Islam. Elle s'est contentée de l'adapter dans une version amazighe, locale et indépendante de l'Orient, en se dotant d'un Coran local et d'un prophète local”.

Cette tendance “indépendantiste” ne s'est pas limitée aux textes. Ainsi, les Berghwata observaient le jeûne pendant le mois de Rajab au lieu du mois de ramadan, priaient en groupe le jeudi et non le vendredi, faisaient certaines prières sans prosternation ni génuflexion (sujud et rukou'), à l'instar des chrétiens. Pour leurs ablutions, ils se lavaient également les deux côtés du ventre. Ils observaient cinq prières le jour et cinq la nuit. À travers ces manifestations de zèle, d'après l'analyse de Mohamed Talbi, les Berghwata voulaient probablement montrer qu'ils n'avaient pas de leçon à recevoir des despotes de l'Orient et qu'ils pouvaient produire leurs propres règles religieuses. En parallèle, les Berghwata étaient permissifs lorsqu'il agissait des plaisirs de la vie. Leur législation religieuse permettait par exemple aux hommes d'épouser autant de femmes qu'ils pouvaient, sans restriction aucune, et de les reprendre en mariage après le divorce s'ils le souhaitaient. D'ailleurs, ce qui attirait les étrangers dans leur contrée, à en croire Léon l'Africain, qui en a parlé ultérieurement, c'était la beauté extraordinaire de leurs femmes.

Au niveau de la population, les rites des Berghwata s'apparentaient de manière étonnante aux croyances païennes ancestrales et aux pratiques de sorcellerie, dont la sacralisation du coq. Les gens de Zemmour, où les Berghwata s'étaient installés dès le 9ème siècle, disent toujours, au lever du jour, “la tay wadane afellous” (le coq appelle à la prière). Selon l'orientaliste Nahoum Slouch, l'interdiction de manger la chair de coq chez les Berghwata proviendrait des juifs du Machreq au Sahara. Ce qui a incité Slouch à affirmer que “la religion des Berghwata est musulmane dans sa forme, berbère dans ses rites et juive dans son fond et ses tendances”.

Concernant les rites de magie, il semble, selon les historiens de l'époque, que c'est dans la région de Tamesna, traversée de forêts et de ruisseaux, qu'est née l'idée de “nature hantée”. Quant à la réticence à manger la tête de certains animaux, dont le poisson, et l'interdiction de manger des œufs, elles sont toujours de rigueur chez certaines tribus des Masmoda qui se sont réfugiées dans le Souss, après la dissolution de la principauté des Berghwata. La mise en échec des Berghwata n'a pas été chose facile, loin s'en faut. Qu'est-ce qui lui a donné une telle force de résistance ?

Puissance économique et force militaire

Après le carnage de Oued Beht et celui du village de Timaghine, qui leur ont permis d'élargir leur domination au début du 10ème siècle, Abdellah Abou Al Ansar, un roi barghwati pacifiste et cultivé, est arrivé au pouvoir. À l'inverse de ses prédécesseurs, Abou Al Ansar a réussi à fédérer nombre d'alliés sans avoir à répandre le sang. Al Bakri raconte qu'“il rassemblait ses hommes, préparait son armée et s'apprêtait à lancer des attaques contre les tribus avoisinantes. Lorsque ces dernières lui offraient des présents dans une tentative d'attirer sa sympathie et qu'il acceptait leurs présents, il dispersait ses hommes (en signe de renoncement à l'attaque envisagée)”. Cette description montre à quel point les tribus entourant le royaume des Berghwata craignaient ces derniers et tenaient à maintenir une trêve avec eux.

L'effectif de l'armée barghwati a atteint, à l'époque, les dix mille hommes. Les tribus alliées qui n'ont pas renoncé à leur culte kharijite ont mis à leur disposition 10 000 cavaliers de réserve. Qu'est-ce qui motivait cette solidarité ? “Ces peuples n'étaient pas unis par un lien tribal, mais plutôt par un lien national (propre aux Berghwata)”, explique Mohamed Talbi. Leur “nation” se composait de quatre catégories, d'après les résultats des travaux du chercheur Mouloud Achaq. En premier lieu, il y avait les Béni Tarif, les détenteurs du pouvoir et les leaders de l'alliance idéologique et spirituelle du royaume. Ils étaient suivis des Masmoda, qui jouissaient d'un rang social privilégié. Venaient ensuite les tribus originaires des Zenata et des Senhaja, dont le rang social s'était amélioré grâce à leur activité commerciale. En dernier lieu se trouvaient toutes les tribus d'origine soudanaise, alliées des Berghwata grâce à leur bonne maîtrise du flux des caravanes provenant du Sahara. Mais qu'est-ce qui a donné aux Berghwata cette grande puissance, que n'avaient pas leurs pairs (principautés du Nékor au Nord et celle de Meknassa à Sijilmassa) ? Il n'existe pas d'explication unique à ce phénomène. Au niveau psychologique, il faut penser, estime Mohamed Talbi, que les Béni Tarif ont offert aux tribus qui les entouraient “un Coran dans leur langue, un prophète des leurs et des rites qui leur sont propres”. Mouloud Achaq choisit une explication plus rationnelle. Selon lui, la région de Tamesna est une zone difficile à pénétrer et fortement protégée par des forêts, des rivières et des grottes. Ahmed Siraj pense, quant à lui, que chez eux, “l'homme (les tribus) faisait frontière”.

En plus de ces atouts, les Berghwata disposaient de quelque 400 fortifications dans leurs villes stratégiques, telles Chellah, Fedala ou Anfa. Mais leur puissance réelle résidait dans leur force économique. En plus d'échanges avec l'Espagne, “ils pouvaient, selon Ibn Haouqal, avoir des échanges commerciaux même avec des gens d'Aghmat, du Souss et du Sijilmassa”. Tout cela signifie, selon les historiens, que les Berghwata maîtrisaient l'intermédiation commerciale. Ce qui veut dire également que les caravanes pouvaient circuler sur leur territoire sans problème. Les échanges avec Fès, sous le règne des Idrissides, par exemple, ne s'interrompaient qu'en temps de guerre. En ce qui concerne le domaine de l'agriculture, d'autre part, il suffit de citer Léon l'Africain : “du temps de ces hérétiques, l'abondance du blé était telle que les gens échangeaient une quantité de blé égale à ce que pouvait porter un chameau, contre une paire de babouches”.

Les Berghwata ont dominé une région sensible, avec des accès stratégiques à la mer, ce qui les a mis au centre de conflits les opposant aux Califes ommeyades sunnites, aux Fatimides chiites et leurs alliés au Maghreb. “Ils ont donc essayé de les éliminer pour des raisons plus économiques et politiques que religieuses”, d'après Mouloud Achaq. Leur puissance militaire allait se manifester clairement lorsque le fondateur de la dynastie Almoravide, Abdellah Ibn Yassine, a essayé de les anéantir en 1059. Sur cet événement, Mouloud Achaq nous raconte : “Ibn Yassine s'est aventuré dans cette péripétie sans préparation. Il croyait pouvoir vaincre les Berghwata alors qu'il venait du désert et que ceux qu'il venait combattre connaissaient mieux leur région, difficile à pénétrer”. Abdellah Ben Yassine sera tué dans cette bataille et inhumé dans un village perdu du nom de Kerifla, pas loin de Zhiliga, au cœur de la principauté honnie.

Leur déclin et leurs traces

Les attaques répétées dont a souffert le royaume, et qui ont abouti à son éradication en 1148 par Abdelmoumen ben Ali El Goumi, de la dynastie des Almohades, ont probablement conduit à l'anéantissement de plusieurs villes (80, selon Ibn Khaldoun). Le Maroc officiel a, petit à petit, effacé leurs traces, en important des tribus arabes de Tunisie pour remplacer les tribus affiliées aux Berghwata et en changeant l'appellation de la région (Tamesna) par Chaouia. Depuis, leur histoire est devenu un conte de charlatan, à peine évoquée dans les livres jaunis. Aujourd'hui, elle a enfin la chance de sortir de l'ombre. Ainsi, le directeur de l'Institut royal des études d'histoire, Mohamed Kabli, nous assure que le manuel de l'histoire du Maroc en cours de préparation “recèlera pour la première fois le peu qu'on sait sur les Berghwata”. Une large partie des Marocains sauront, enfin, qui étaient leurs ancêtres.

Nichane. Traduit par Fatima Laouina

Telquel #247 11 novembre 2006

dimanche, décembre 17, 2006

Les Berghwata

Sommaire :

Archéologie. Les nouveaux explorateurs

Les premières tentatives d'exploration de la mémoire des Berghwata ont débuté en 1994. Les travaux, dont le but initial était de constituer la carte archéologique de la région de Mohammedia, ont permis dans un premier temps de découvrir le site de «Makoul» que le géographe Al Idrissi et l'historien Ibn Al Khatib signalaient sur la route reliant Salé à Marrakech. Plus tard, et après quelques bâtons dans les roues placés par le doyen de la Faculté à l'époque, ils ont découvert d'autres tombeaux empreints de motifs ornementaux à proximité de la route nationale reliant Casablanca à Rabat, non loin de Oued El Maleh sur le site de Sidi Bouamar. Chose surprenante, des tombeaux similaires ont été découverts dans des régions qui étaient également sous le pouvoir des Berghwata dans les régions de Chaouia, Doukkala et Abda. Lors de la même opération de recherche, on découvrit également un site, évoqué d'ailleurs par l'historien Michaux Bellaire, que l'on nommait «cimetière des Mages (Al Majous)». Ce lieu serait un des rares témoignages attestant de la mémoire collective des Berghwata et de l'image que les musulmans avaient d'eux à l'époque.

Entre 740 et 1148. Les Berghwata en dates

749. Début du règne de Salih Ibn Tarif, considéré par la suite comme le prophète et le fondateur de la religion des Berghwata.

842. Younès accède au pouvoir, se proclame prophète au nom de son grand-père Salih et révèle le Coran des Berghwata.

1059. Le fondateur de la dynastie des Almoravides, Abdellah Ibn Yassine, est tué dans une bataille contre les Berghwata.

1148. La dynastie des Berghwata est anéantie par Abdelmoumen Ibn Ali El Goumi, de la dynastie des Almohades.

mercredi, décembre 13, 2006

Les Mémorables, premier témoignage explicite sur la doctrine de Dieu

Le chapitre I, 4, rapporte un entretien de Socrate avec Aristodème,( que nous connaissons par le Banquet de Platon ).

Aristodème n'offre aux dieux ni sacrifices, ni prières, ne fait pas usage de la divination et se moque des gens qui pratiquent. Il n'a pas été conduit à l'incroyance par les plaisirs charnels. Ce sont des raisons d'ordre intellectuel qui l'empêchent de croire. Il ne demande qu'a être convaincu. Socrate va donc lui prouver que les dieux existent.

1. Les dieux existent.

La première preuve comporte deux arguments.
* Un relatif au microcosme :
Créer des êtres vivants, actifs et intelligents est plus admirable que de créer des êtres sans vie, à condition que cette création ne soit pas de hasard, mais réponde à un dessein, à une fin utile. Or le Créateur de l'homme a songé à l'utilité en donnant des yeux pour voir..etc.. Il en va de même des instincts naturels. On est donc en présence d'un démiurge sage et ami des hommes. Ce carctère téléologique de la stucture du corps était déjà marquée dans le Timée. Et l'argument du Créateur sage et bon reparaît dans un développement du C.H. V.

" Veux-tu encore contempler dieu au travers des êtres mortels, de ceux qui vivent sur la terre, considère, mon enfant, comment l'homme est façonné dans le ventre maternel, examine avec soin la technique de cette production et apprends à connaître qui est celui qui façonna cette belle, cette divine image de l'homme. Qui a tracé le cercle des yeux ? .....Qui donc a créé toutes ces choses ? Quel père, quelle mère, sinon le Dieu invisible, qui par son propre vouloir a tout fabriqué. Nul n'avance qu'une statue ou une peinture puisse avoir été produite sans sculpteur et sans peintre, et cette création serait venue à l'être sans Créateur ? O comble d'aveuglement, ô comble d'impiété, ô comble d'irréflexion. Ne vas jamais, ô mon fils Tat, séparer les oeuvres créées de leur Créateur.".

* Un relatif au macrocosme.
L'homme, qui possède la faculté de penser, n'est composé que d'une infime portion des quatre éléments dont est formé le monde. Est-il croyable que l'homme, cet être minuscule, ait ravi par quelque chance heureuse un intellect dont seraient privés ces êtres immenses et de nombre infini qui sont au ciel et conservent leur ordre admirable ? C'est l'argument a fortiori tiré de la comparaison du microcosme avec le macrocosme. Si l'intellect de l'homme peut se porter à la fois partout, à plus forte raison Dieu, qui est l'intellect de l'Univers, peut-il veiller à tout instant sur toutes choses.

Ce raisonnement apparaît dans le Philèbe, 28,c ." Tous les sages s'accordent pour affirmer que l'Intellect est le roi de notre Univers et de notre terre. En effet on ne peut concevoir que l'Univers soit régi par une puissance irrationnelle et aveugle, il faut dire au contraire, avec les prédecesseurs,qu'il est ordonné et par un Intellect et une Pensée admirablement sage .....les quatre éléments qui constituent la nature des corps vivants composent aussi le monde. Evidemment, ce n'est pas de la portion de l'élément qui est en nous qu'est engendré l'élément dans le monde, mais inversement. Ce n'est pas de notre corps que le corps du monde dérive sa substance, mais inversement.

Or notre corps a une âme : d'où l'a-t-il prise, si le corps du monde n'est pas lui aussi animé, doué des mêmes propriétés que le nôtre, mais d'une façon bien plus belle ?
Il ne se peut qu'il y ait dans le Tout une sagesse et un Intellect qui ordonne et règle les années, les saisons et les mois, c'est à dire, puisqu'il n'est pas d'intellect sans âme, une Ame royale et un Intellect royal. Ainsi rejoint-on les sages qui, depuis longtemps, proclament que l'Intellect régit, de toute éternité, l'Univers "

Il semble que cette preuve cosmologique, commune à Xénophon, Platon et Aristote, remonte à Diogène d'Apollonie. Et cette question : " d'où l'homme tient-il son âme sinon de l'Ame du Tout ? ", devient un dogme positif que l'on retrouve dans C.H. X : ( Corpus Hermeticum)
" N'as-tu pas entendu dire que c'est d'une seule âme, l'Ame du tout, qu'ont été détachées et comme distribuées toutes les âmes qui tourbillonnent dans le monde ?"

Dans C.H.XI : "Et qu'y a-t-il de merveilleux pour Dieu à créer à la fois la vie, l'âme l'immortalité, le changement, alors que tu fais toi-même tant de choses différentes ? ....De même que, si ton activité est suspendue dans les fonctions qui t'appartiennent, tu n'es plus un vivant, de même si l'activité de Dieu est supendue dans les fonctions qui lui appartiennent, Dieu, chose impie à dire, n'est plus Dieu."

2. Question de Socrate : l'âme.

" Socrate : Est-il possible que l'homme soit seul à posséder une âme, et que le Tout, infiniment excellent, n'en ait pas ?
Aristodème : c'est croyable, car je ne vois pas les dieux qui dirigent le monde alors que je vois les artisans des oeuvres qui sont produites ici-bas.
Socrate : Mais on ne voit pas non plus son âme, qui pourtant dirige le corps, en sorte que si on concluait de l'invisibilité de l'âme à son inexistence, il faudrait penser qu'Aristodème n'ayant point d'âme, n'agit jamais par dessein, mais toujours au hasard." (Xénophon, Mémorables, 9 ).
Et dans la Cyropédie, VIII, 7, 17, exhortation de Cyrus mourant à ses fils :
" N'allez pas vous figurer savoir de science certaine que, lorsque j'aurai quitté cette vie, je ne serai plus : car, à cette heure même non plus, vous ne voyez pas mon âme, ce n'est que par ses actions que vous constatez qu'elle existe"......

" Quand se dissout le composé humain, il est aisé de voir que chaque partie retourne à ce qui lui est congénère, sauf l'âme : l'âme seule est toujours invisible, et quand elle est présente et quand elle s'en va "
Que l'âme existe bien qu'elle soit invisible, c'est ce qu'affirme aussi Platon dans un passage des Lois, X, 898, d-e.
L'argument fondé sur la comparaison de l'âme invisible avec Dieu invisible est développé dans les Mémorables, IV, 3, 13, 14 :
" Tu te rendras compte que je dis vrai si, loin d'attendre que les dieux t'aient apparus sous des formes visibles, il te suffit de voir leurs oeuvres. Celui qui ordonne et maintient ensemble l'Univers, on voit bien qu'il accomplit les oeuvres les plus sublimes, mais il n'en demeure pas moins invisible pour nous dans ce travail d'organisation. L'âme humaine qui, plus que toute autre chose de ce qui est de l'homme, participe au divin, règne évidemment en nous, et cependant, elle non plus, on ne la voit pas.".

Ici encore, les parallélismes entre Xénophon et Platon nous conduit à la source commune de Diogène d'Apollonie.

Mais dans la filiation inverse, Les Mémorables nous conduisent au texte hermétique, C.H. V 2 :
" Toi donc, ô mon fils Tat, prie d'abord le Seigneur et Père et Seul, et qui n'est pas l'Un, mais source de l'Un, de se montrer propice, afin que tu puisses saisir par la pensée ce Dieu qui est si grand et qu'il fasse luire ne fût-ce q'un seul de ses rayons sur ton intelligence. Seule, en effet, la pensée voit l'inapparent, puisqu'elle est elle-même inapparente. Si tu le peux, l'inapparent apparaîtra donc aux yeux de ton intellect, ô Tat : car le Seigneur, qui est sans envie se manifeste à travers le monde entier....Peux-tu voir ta pensée et la saisir de tes propres mains et contempler l'image de Dieu ? mais si ce qui est en toi est inapparent, comment Dieu se manifestera-il à toi en lui-même par les yeux du corps ?"
Le même argument dans C.H. XI, 22 : "L'intellect se rend visible dans l'acte de penser, Dieu dans l'acte de créer. ".

3. Les dieux et les hommes.

Aristodème pense que les dieux sont trop grands pour avoir besoin du secours des hommes et que les dieux n'ont pas souci des hommes.
En réponse, Socrate développe un des lieux communs de l'époque hellénistique : supériorité de l'homme sur les animaux, station droite, langage articulé, faculté de faire l'amour en toute saison, facultés intellectuelles ( l'âme humaine est seule capable de connaître et servir les dieux ). En comparaison avec l'animal, l'homme vit comme un dieu. (Mém.10, 11, 12 ).

A rapprocher de C.H.XII 12-13 : " Seul entre tous les êtres vivants, l'homme a été gratifié par Dieu de ces deux dons, l'intellect et le langage articulé, l'animal n'ayant que la voix. Si l'homme fait emploi de ces dons pour les fins qui conviennent, il ne diffèrera en rien des immortels, et, à la mort, rejoindra le choeur des dieux."

Dernière instance d'Aristodème : " je croirai aux dieux lorsqu'ils enverront des conseillers sur ce qu'il faut faire ou éviter". Socrate répond par le bienfait du ciel que constituent les oracles et retrouve l'argument cosmologique :" Sois bien assuré, mon bon ami, que l'intellect qui est en toi dirige ton corps à ta guise : tu dois donc penser aussi que la Pensée, qui est dans le Tout dirige toutes choses à son gré. Ne va pas croire que si ton oeil peut se porter à plusieurs stades, l'oeil de dieu ne ne puise embrasser du même regard tout l'univers et que si ton âme peut considérer en même temps ce qui se passe ici et ce qui se passe en Egypte, la pensée de Dieu ne soit capable de veiller à tout la fois sur l'ensemble de l'Univers " ( Mém.17 ).
Ce que Platon formule dans les Lois ( X, 903, b-e ) : " Dieu prend soin à la fois du Tout et chaque détail dans le Tout ".

Et C.H. XI, 19-20 :
" Juges-en d'après toi-même. Commande à ton âme de se rendre dans l'Inde, et voilà que plus rapide que ton ordre elle y sera. Commande-lui de s'envoler vers le ciel, elle n'aura pas besoin d'ailes. Rein ne peut lui faire obstacle, ni le feu du soleil, ni l'ether, ni la révolution du ciel, ni le corps des astres. Et si tu voulais crever la voûte de l'Univers, lui-même et contempler ce qui est au-delà, ( du moins s'il y a quelque chose au-delà du monde ), tu le peux. Et quand toi tu peux cela, dieu ne le pourrait pas ? C'est donc de cette manière que tu dois concevoir Dieu : tout ce qui est, il le contient en lui comme des pensées, le monde lui-même, le Tout ".

4. La Providence : dialogue avec Euthydème

Le dieux manifestent le soin qu'ils prennent à l'homme en lui accordant la lumière pendant le jour, le repos pendant la nuit. Pour nous éclairer la nuit ils ont créé les étoiles et la lune qui révèlent en outre les divisions des jours et des mois. Ils ont fait que le Soleil, en s'approchant puis en s'éloignant de la terre, répande la chaleur sans brûler. Bref, les dieux ne semblent pas avoir d'autre occupation que d'être au service des hommes, même dans le soin qu'ils prennent aux animaux, puisqu'ils sont utiles aux hommes. Ils nous ont gratifiés de plus de l'intellect, ils nous conseillent par les oracles. On ne doit donc pas conclure de l'invisibilité des dieux à leur inexistence.

Comment rendre grâces aux dieux ? En obéissant à l'oracle de Delphes qui prescrit d'honorer les dieux " selon la coutume de la Cité ", c'est à dire, en leur offrant des sacrifices, conformément à nos moyens.(Mém.12, 13, 14, 15, 16, 17 ).

Xénophon nous intéresse à plusieurs titres :
* Il fut un disciple de Socrate et nous apporte un témoignage complémentaire à celui de Platon. Dans son Banquet, il donne une image de l'ironie de Socrate, dansant et divertissant l'auditoire. Le Socrate hellénistique est mis en perspective dans quatre ouvrages : l'Apologie, le Phédon, le Banquet de Platon, les Mémorables de Xénophon.
* Il nous rapporte l'influence de Cyrus le Grand dont il donne la dimension spirituelle et philosophique. ( Cyropédie ).
* Sous une forme de vulgarisation, il reprend les thèmes de Platon, mais sans le souffle conceptuel et spirituel de celui-ci.
* Il aborde valablement le thème de " Dieu visible dans sa création " et rend compte de la démarche religieuse de cette époque.
* Il fait référence, avec Platon à l'enseignement de Diogène d'Apollonie, philosophe et savant du dernier tiers du Vème siècle av.JC., dont les recherches portent sur la quête du principe: l'intellection est immanente au principe.
* Sa démarche pour prouver l'existence et la providence des dieux ou de Dieu exclut tout mysticisme. Le monde n'est considéré que de manière abstraite à titre de preuve dans un argument. On est loin de la contemplation exaltée du ciel qui transporte dans un état d'extase. On n'insiste pas sur sa beauté qui nous rapproche des astres, mais sur son utilité : tout est mis au service de l'homme. La divinité à laquelle on aboutit par la preuve de l'ordre du monde n'est pas le Dieu cosmique, c'est le dieu politique, le dieu de la cité. Quand il aborde la religion, elle est fondée sur l'échange dans le cadre du culte traditionnel.
* On retrouve dans Xénophon de nombreuses analogies avec les textes hermétiques et ce n'est pas le moins intéressant.

Au total, un homme au carrefour de concepts qui sont la base de développements futurs, un témoin, un historien, un homme de bonne volonté comme nous, avec le désir de transmettre la pensée de son époque.

vendredi, décembre 08, 2006

Xénophon d'Athènes : 426-355 av.J.-C.

" Le temps viendra où l'on préfèrera, pour se perfectionner en morale et en raison, recourir aux Mémorables de Xénophon, plutôt qu'à la Bible et où l'on se servira de Montaigne et d'Horace comme de guides sur la voie qui mène à la compréhension du Sage et du médiateur le plus simple et le plus impérial de tous, Socrate." ( Nietzche, Humain, trop humain, Le voyageur et son ombre.)

Vie très polymorphe : disciple de Socrate, dont il illustre la vie et la pensée dans Les Mémorables, au service de Cyrus le jeune, ( 401 ) puis de Sparte, ce qui lui vaut d'être banni d'Athènes.

"Cyropédie". Son oeuvre d'historien et de politique est consacrée à la vie de Cyrus le Grand, comme exemple de la puissance et de la stabilité politique. Illustration de la République de Platon : l'excellence de l'éducation de Cyrus le conduit à la position de " philosophe-roi " (Art royal). Même s'il prend quelques libertés en romançant l'histoire et en laissant transparaître sa conviction que cette union de l'éducation, par le développement des vertus, de l'armée et du politique, sont l'aboutissement de la démarche de Socrate. Cyrus = Socrate.

" Economique " est un dialogue tout à fait dans la lignée socratique, où il démontre que la division du travail entre mari et femme s'oppose à l'éducation commune des deux sexes. Aussi nécessaire à l'Etat que la guerre, et comme elle art de commander, l'agriculture est digne des soins des grands Rois. C'est une économie politique où s'efface la séparation des sphères publiques et privées.

Approche du dieu cosmique dans les Mémorables, qui influencera l'Hermétisme.

Deux choses différentes :

* Donner une preuve de l'existence de Dieu à partir de l'excellence du macrocosme ou du microcosme. L'argument philosophique, rationnel, conduit à la preuve classique par l'ordre du monde ( cosmos ).

* Contempler le monde, et en particulier le ciel étoilé, dans un sentiment de révérence et d'amour pour se laisser mener par cette contemplation jusqu'à l'adoration du dieu ordonnateur. On se trouve en présence d'une attitude religieuse qui peut comporter bien des nuances, selon que la contemplation du monde éveille seulement un sentiment vague du divin ou qu'elle porte à un acte décisif d'adoration à l'égard de la divinité que l'on pressent.

L'exercice rationnel de la pensée peut rester distinct du désir de s'unir au ciel ou au Dieu, mais le philosophe peut être également un homme religieux.

L'évolution de ces notions prend son origine dans la manière dont les premiers physiciens d'Ionie et de grande Grèce ont conçu les étapes qui ont fait passer le monde du chaos primitif à l'ordre. On a vu que ce passage s'est articulé à partir d'un seul élément premier, le principe ( eau, air, feu, infini, être ), ou par le mélange obtenu à l'aide d'un certain nombre d'éléments premiers. Mais il ne suffisait pas de poser la cause matérielle, unique ou multiple. Il fallait un second principe pour expliquer comment cette cause, en changeant donnait lieu à la production d'êtres distincts. C'est la recherche de la cause efficiente, connaître ce dont vient le commencement du mouvement.

Aristote le formule dans Méta, A, 3, 984 a 27 :

" Après les tout premiers physikoi qui ne recourent qu'à la cause matérielle, comme de tels pincipes se montraient insuffisants pour engendrer la nature des choses, les philosophes, contraints par la vérité elle-même, recoururent à un autre principe causal. En effet, l'existence ou la production de l'ordre et du beau dans les choses n'a probablement pour cause ni le Feu, ni la Terre, ni un autre élément de ce genre, et il n'est même pas vraissemblable qu'ils l'aient pensé. Par contre rapporter au hasard et à la fortune une si grande oeuvre n'était pas raisonnable. Aussi, quand un homme ( Anaxagore ) vint dire qu'il y avait dans la nature, comme chez les êtres vivants, un Intellect, ( Nous )cause de l'ordre et de l'arrangement universel, il apparut comme étant seul de bon sens en face des divagations de ses prédécesseurs....Anaxagore se sert de l'Intellect comme d'un deus ex machina pour la génération de son Univers."

Ce détour ou cette anticipation dont le but est de montrer l'émergence du concept de Dieu, nous ramène aux préoccupations de Xénophon et nous autorise à penser qu'il a subi l'influence de disciples d'Anaxagore, et notamment de Diogène d'Apollonie.

mardi, décembre 05, 2006

Hésiode et Héraclite

Héraclite fait à Hésiode le reproche de « polymathie » : il a ravaudé sa sagesse avec toutes sortes de choses apprises. Vraisemblablement, cela veut dire qu’Hésiode a recomposé sa théogonie avec le matériel disparate de traditions recueillies dans un grand nombre de lieux saints. L’œuvre d’Hésiode représenterait donc un premier syncrétisme, dont l’agencement signifiant refoule les archaïsmes incompris des cultures antécédentes. C’est un syncrétisme plus ancien que le syncrétisme panhellénique des « douze grands dieux », singularisé au surplus par les choix propres à un sage de disposition pessimiste : si singulier, à vrai dire, que le succès panhellénique et le caractère semi-canonique de son agencement ne l’empêchent pas de rivaliser avec d’autres, sur des points de théologie aussi graves que l’origine du mal, ou sur des points de morale aussi sérieux que les structures de la parenté.

Il convient de lire Hésiode comme on lirait le témoignage d’une idéologie singulière, qui ne disposerait pas pour s’exprimer du vocabulaire conceptuel créé entre Héraclite et Aristote, ni des structures de discours à propositions emboîtées, ou inversées, qu’on appellera plus tard des logismes et des syllogismes. Les noms de dieux à signification transparente y tiennent la place de concepts, et les noms de dieux populaires à signification oubliée y prennent sens, rien que par leur rang dans les catalogues ou les généalogies.

Lue ainsi, la cosmogonie dans la théogonie d’Hésiode pose à l’origine trois principes, décomposables en deux opposés irréductibles – la Terre et le Chaos – et un principe d’union nommé l’Amour. Du Chaos irréconciliable provient une Mère noire, destinée à enfanter d’abord la Lumière, ensuite, seule et sans amour, une progéniture léthale ou funeste, laquelle dorénavant refuse toute union avec la progéniture issue de la Terre. La Terre à son tour enfante par scissiparité une première fois le Ciel mâle, une seconde fois l’Océan mâle. Elle accepte ensuite de s’unir d’amour avec les mâles d’elle-même enfantés, auxquels de plus elle cède « de bon gré » le règne. De là les autres dieux. Par Ouranos, Cronos, Zeus, le règne se transmet de mâle en mâle, bien que la cession ne se fasse pas, ou se fasse rarement « de bon gré » : elle provoque au contraire entre ces « toujours existants » de cruelles rivalités intrafamiliales, la Mère prenant à l’occasion le Entre généalogies cosmogoniques et protophysiques la comparaison structurale est possible et s’avère éclairante.

Elle révèle d’abord que les « physiciens » ont choisi de poser à l’origine parti du fils contre le Père, ou du puîné contre les aînés.

Tantôt, et le plus souvent, un seul principe (l’Eau de Thalès, l’Air d’Anaximène, le Feu d’Héraclite), tantôt un couple contrasté (le vide et le plein, le chaud-lumineux et le froid-ténébreux des vieux pythagoriciens) ; en deuxième lieu, que les étoffes cosmiques que ces noms semblent désigner ont réalisé à peu près toutes les variantes imaginables, le choix singulier d’une étoffe primant moins que son caractère d’unique, ou de couple promis à la division ou au mélange ; enfin, que les « physiciens » ont tiré les autres choses de celles-ci, tantôt sur le mode traditionnel de la scissiparité, tantôt sur le mode également traditionnel du mélange ; mais ils ont aussi été capables de décrire des modes nouveaux de la procréation, comme le processus de condensation et de raréfaction, inventé, selon la tradition, par Anaximène. En bref, le schéma de la production de toutes choses à partir d’une seule, ou à partir d’un couple principiel, respecte la structure maîtresse des cosmogonies.

Cela ne veut pas dire qu’il ne s’en sépare par un article plus important encore que l’organisation structurale des systèmes : le sens ou l’esprit. Mais cet article étant difficilement saisissable, il faut passer par les mots. On peut saisir sur le vif le processus par lequel le nom d’une étoffe cosmique se substitue au nom d’un dieu.

À vrai dire, ce sont des entités politiques qui semblent s’être les premières substituées aux dieux : par exemple, Thémis, mise au rang des épouses de Zeus, et la Dikè au rang de leur fille, parmi une confraternité destinée à patronner une éthique de la cité. Le même processus était pourtant disponible pour articuler les délinéaments d’une cosmologie à côté d’une politique. De plus, la Grèce joue sur l’ambiguïté religieuse qui permet de saisir le phénomène cosmique ou météorologique comme la manifestation d’un daimôn. Il n’est donc même pas nécessaire de distinguer explicitement le dieu à figure humaine dans le rayonnement de l’élément porteur, ni davantage d’oublier le dieu au profit d’une physique laïcisée, quand on opère avec l’eau, les nuées ou le feu. En fait, ces étoffes habillent encore le divin, ou, pour mieux s’exprimer, elles manifestent encore du divin. Trace de ce passage se retrouve dans l’élaboration d’un double registre lexical : on peut en voir une illustration d’âge classique dans les jeux des « correspondances » établies par Empédocle entre Zeus et l’Éther, Héra et la Terre, Nestis et l’Eau, Hadès et l’Air. Les extrêmes, Mâle et Féminin, Éther et Terre, se mélangent ou se marient ; de même les moyens, Mâle et Féminin, Air et Eau ; tous ensemble entrent dans la danse de l’immortelle Aphrodite, lorsqu’elle cède amoureusement à l’immortel Agresseur. Avec des noms à peine différents, la légende unit clandestinement, au ciel, Arès et Aphrodite, et sur la terre la fille née de cette union, l’immortelle Harmonie, avec le héros Cadmos. Mais les correspondances empédocléennes s’établissent avec plus de souplesse que la traduction lexicographique d’un jeu de signes dans un autre, et la structure compliquée de sa cosmologie renvoie allusivement à la légende. L’antiquité tardive disposera de deux et même de trois registres ; elle les transposera allégoriquement l’un dans l’autre, de façon à étager les âges de son cosmos selon les règnes des théogonies ; et à inscrire sur cette carte les étapes de la phénoménalisation de l’Être caché ; ou, au contraire, les étapes de la déstructuration de l’Être apparu.

mardi, novembre 21, 2006

Analyse Personnalité - Dominique de Villepin

Dominique de Villepin (Galouzeau) (14.11.1953)

Votre nombre d'expression, le 9, synthèse de votre prénom et de votre nom, détermine votre nature émotive et passionnée. Vous avez le sens du service et du dévouement et un désir ardent de communiquer (pas toujours assouvi). Vous avez un besoin fondamental d'apprendre et également de transmettre, d'enseigner, d'utiliser vos connaissances pour aider les autres. Vous avez un tempérament idéaliste, souvent coupé par des réalités. Vous éprouvez une attirance naturelle pour les voyages à l'étranger. À surveiller: Votre hypersensibilité et votre tendance au déséquilibre nerveux ou psychique en cas de déception ou de désillusion... Bref: Le besoin d'amour (donner et recevoir) est la clé de votre nombre souvent empreint d'une grande spiritualité... À vous de jouer!

Votre prénom, Dominique, caractérisé par le chiffre 8, révèle que vous êtes sans doute doté d'une personnalité énergique et extrêment déterminée lorsque vous avez quelquechose en tête. Vos réactions peuvent être parfois trop vives. Mais ne vous en faites pas: vous êtes un amoureux de la justice et cela se sent!

Le nom dont vous avez hérité, Galouzeau, caractérisé quant à lui par le chiffre 1, révèle une attitude ferme et volontaire. Il y a en vous un réel besoin de vous affirmer.

Votre nombre intime, le 6, issu des voyelles de votre prénom et de votre nom, renseigne sur la personnalité vécue de l'«intérieur», sur vos aspirations, vos motivations... Dans votre cas, vous aspirez clairement à l'équilibre et à l'harmonie. Vous avez un profond besoin de racines, et vous avez le sens des valeurs familiales. Chez vous, les sentiments prédominent et motivent l'action. Vous avez le sens de la responsabilité et du service, et êtes doué de goût pour l'art et pour la beauté en général. L'union, le mariage ou le foyer sont nécessaires à votre vie et vous vous investissez beaucoup pour vos proches. L'aspect prédominant de votre caractère est la recherche de la sécurité affective ainsi que la responsabilité familiale.

Issu des consonnes de votre prénom et de votre nom, votre nombre de réalisation, le 3 révèle vos talents sur un plan matériel et/ou professionnel. Chez vous, il révèle une capacité à communiquer, à négocier et à créer. Vous avez besoin d'autonomie sur le terrain, et courez un vague risque de dispersion

Votre nombre psychique, le 14, vous a doté d'une nature cérebrale et nerveuse. Votre ouverture d'esprit vous pousse naturellement vers des activités indépendantes. Vous vous intéressez à l'humain, à l'art, à la société et vous savez vous ressourcer rapidement. En contrepartie, vous êtes un peu versatile et parfois inconstant dans vos relations et vos sentiments...

Ce sont vos qualités de réflexion, d'analyse, d'intelligence vive, de rêve et d'écoute d'autrui qui vous permettent d'avancer dans la vie. C'est ce que révèle en tout cas votre nombre d'évolution, le 7. Il confirme aussi votre autonomie, votre besoin d'espace, votre goût artistique, vos grandes idées, votre philosophie, votre humour et votre sens de l'amitié. Si vous savez prendre confiance en vous et cherchez toujours à vous perfectionner sans avoir peur des moments d'isolement ou de doute, et si ce n'est déjà le cas, vous évoluerez très agréablement au travers d'opportunités, de rencontres, de découvertes, d'expériences enrichissantes, de sagesse et d'un peu de chance.

Votre table d'inclusion:
Nombre manquant: 2.
• 2: Le 2 en manque est à l'origine de vos difficultés relationnelles avec les proches (aussi bien dans votre vie privée que dans votre vie professionnelle). Peut-être souffrez-vous (ou avez-vous souffert) également de problèmes dans votre couple? Vous manquiez de confiance en votre partenaire? Votre susceptibilité, votre manque de patience et votre nervosité trouvent leur origine ici... Mais pas de panique: ça se travaille!

Cycle de vie:
Votre chemin de vie, le 7, issu de votre date de naissance, donne de précieuses indications sur votre destin, de manière plutôt détachée de tout contexte. Pour faire court, le 7 est le chemin de la sagesse, de la pensée, du rêve... Vous avez toutes les cartes en mains pour mener une vie intérieure très riche. Votre chemin de vie y est sans doute pour beaucoup dans votre intelligence et votre spiritualité. Attention cependant, votre chemin est, bien sûr, parsemé d'obstacles (sinon, ça ne serait pas du jeu...) Principal obstacle: Vous êtes intelligent et vous le savez. Cela peut vous conduire à traiter les autres avec mépris et à être perçu comme quelqu'un de froid et d'aigri, voire de caractériel. Vous avez cependant largement les moyens de contourner ces obstacles. Il ne tient qu'à vous de privilégier la sagesse sur l'impulsivité.

Votre cycle de vie, le 5, indique vous êtes fait pour être libre et pour bouger. Vous êtes en cycle productif depuis le 14 novembre 1983, et ce, jusqu'au 13 novembre 2010. En principe, votre vie est assez intéressante en ce moment. Si n'avez pas abusé de votre liberté pendant votre cycle formatif, et que vous avez mis en place pendant cette période les fondements (sociaux, professionnels) qui vous permettent toujours d'être libre, vous jouissez en principe de l'autonomie nécessaire pour continuer d'assouvir votre besoin fondamental de voyager et de découvrir... Pourvu que ça dure!

Votre cycle de vie compte au total 4 réalisations majeures. Depuis le 13 novembre 2000, vous accomplissez votre 4e et dernière réalisation, et pas des moindres: la capacité à collaborer avec autrui. C'est l'ère dans laquelle votre richesse intérieure va enfin déborder, les autres pourront en bénéficier pleinement et cela vous donnera la possibilité de vous extérioriser, ce qui, vous le verrez, se révélera particulièrement valorisant et enrichissant.

Cycles temporels:
En numérologie, il existe 9 années personnelles. Chacune d'entre elles indique la tendance générale de l'année en cours. En ce qui vous concerne, vous êtes en année 6, symbole de la cohérence. Cette année, vous avez besoin de vous sentir bien dans votre environnement. Bien avec vos proches. Bien au travail... Vous saurez vous adapter en toutes circonstances car vous avez besoin cette année d'un environnement qui vous paraisse logique, cohérent, compréhensible. Déménagement ou changement d'emploi dans ce contexte, ne sont pas exclus s'ils vous apportent un sentiment de stabilité.

Votre maison astrologique (ou secteur) donne un complément d'information intéressant à votre année personnelle. Si la première est valable du 1er au 31 décembre, la seconde en revanche, change à chacun de vos anniversaires. Vous êtes actuellement en maison 10, symbole de statut social. Cette année va peut-être vous permettre de changer de statut social ou professionnel.

Votre mois personnel, le 7, indique la tonalité générale du mois en cours: réflexions et remise en question. C'est un mois qui vous permet de faire le point.

Vous êtes en jour personnel 8, journée favorisant l'action et l'efficacité.
Votre chemin de vie: 7
Comme
• Alan Rickman
(21.2.1946)
• Alfredo James Pacino
(Al Pacino, 25.4.1940)
• André Michelin
(16.1.1853)
• Boris Vian
(10.3.1920)
• Charles Aznavourian
(Charles Aznavour, 22.5.1924)
• Danny Ackroyd
(1.7.1952)
• Dmitri Ivanovich Mendeleyev
(7.2.1834)
• Erik Satie
(17.5.1866)
• Ewan Gordon McGregor
(Ewan McGregor, 31.3.1971)
• Florent Pagny
(6.11.1961)
• Francis Cabrel
(23.11.1953)
• Gérard Depardieu
(27.12.1948)
• Henri Gabriel Salvador
(Henri Salvador, 18.7.1917)
• Hugh Grant
(9.9.1960)
• John Christopher Depp
(Johnny Depp, 9.6.1963)
• John Edgar Hoover
(1.1.1895)
• Jose Antonio Dominguez Banderas
(Antonio Banderas, 10.8.1960)
• Laurent Voulzy
(18.12.1948)
• Leonardo Wilhelm DiCaprio
(Leonardo Di Caprio, 11.11.1974)
• Louis Pasteur
(27.12.1822)
• Mel Columcille Gerard Gibson
(Mel Gibson, 3.1.1956)
• Michael Douglas
(25.9.1944)
• Michel Jonasz
(21.1.1947)
• Nicholas Brendon Schulz
(Nicholas Brendon, 12.4.1971)
• Nicolas Anelka
(14.3.1979)
• Patrick Benguigui
(Patrick Bruel, 14.5.1959)
• Ralph Nathaniel Fiennes
(Ralph Fiennes, 22.12.1962)
• Sergey Sergeyevich Prokofiev
(11.4.1891)
• William Shakespeare
(23.4.1564)

jeudi, novembre 09, 2006

Hésiode et Orphisme

L’opposition entre Orphée et Hésiode se marque d’abord dans le contraste entre le Chaos et l’Œuf primordial. À l’origine de toutes choses, Hésiode situe une puissance de l’inorganisé, la béance, le vide, le Chaos, à partir duquel, par étapes successives, les puissances constitutives du Cosmos vont se distinguer, prendre forme, et se définir les unes par rapport aux autres, la souveraineté de Zeus marquant la fin d’un procès qui va du non-être à l’être. Le modèle que présentent les cosmogonies orphiques est l’inverse du précédent : c’est l’Œuf qui est l’origine de tout, comme symbole de la vie, image du vivant achevé et parfait, représentant la plénitude de l’Être qui va se dégrader peu à peu jusqu’au non-être de l’existence individuelle.

Un autre aspect de l’opposition entre Hésiode et Orphée se manifeste à travers l’importance prise dans les théogonies rhapsodiques par un Éros primordial, lequel est, pour ainsi dire, mis entre parenthèses par Hésiode. Sous les noms de Prôtogonos, (Premier-Né), ou de Phanès ,(Celui qui fait briller), Éros est, dans la pensée orphique, la puissance qui intègre et concilie les opposés et les contraires ; c’est la force primordiale qui permet d’unifier les aspects différenciés d’un monde déchiré par les tensions que provoque une puissance comme Neikos (Querelle). Pour Hésiode, en revanche, Éros n’est plus que le principe de la génération par accouplement, dont la médiation permet la distinction de puissances nettement différenciées.

Cette différence d’orientation se marque encore plus nettement dans la place que l’un et l’autre système réservent à l’homme.

Pour Hésiode, seuls comptent les dieux, leurs parts respectives, leur histoire qui forme le vrai discours sur l’Être. Et le partage entre les dieux et les hommes qu’effectue Prométhée ne fait que consacrer l’ordre défini par les puissances divines.

Dans la pensée orphique, au contraire, l’anthropogonie est un chapitre essentiel : il s’agit d’expliquer à la fois comment les premiers hommes ont fait leur apparition dans un monde originellement parfait, comment ils ont été déchus dans une existence individuelle, et comment ils portent en eux, cependant, une parcelle d’origine divine. Un mythe « théologique » raconte l’origine de l’homme et la faute qu’il doit payer : le meurtre du jeune Dionysos par les Titans, sous la forme d’un sacrifice sanglant, mais inversé, puisque les chairs de l’enfant sont d’abord bouillies avant d’être passées à la broche. Les Titans, qui ont goûté de cette cuisine monstrueuse, sont foudroyés par Zeus, et de leurs cendres vont naître les premiers hommes, marqués par une double ascendance, titanique et dionysiaque. L’une est l’esprit de violence, la propension au mal ; l’autre est l’élément d’origine divine qu’un ascétisme rigoureux va permettre de purifier et de libérer de la « prison » du corps où l’âme est enfermée en châtiment de ses fautes.

Les lamelles d’or

Une part importante de l’eschatologie orphique a été révélée par les tablettes trouvées en Grande-Grèce (Pétilia, Thourioi) et en Crète (Éleutherna). Enterrées avec l’initié, ces lamelles d’or portent, gravées, les formules qui serviront à leur propriétaire de mot de passe dans l’au-delà. L’âme s’y présente comme « fils de la Terre et du Ciel étoilé » ; elle demande aux dieux infernaux de lui donner à boire l’eau fraîche qui coule du lac de Mémoire ; elle sait aussi qu’elle doit prendre à droite et éviter de s’engager vers la gauche, dans la direction d’une autre source d’où coule l’eau de l’Oubli. Mémoire est l’eau de Vie, qui marque le terme du cycle des métensomatoses, par opposition à l’Oubli, dont l’eau de Mort représente la vie terrestre, rongée par le temps et le non-être. Mais l’eau de Mémoire n’est accessible qu’à l’initié qui a pratiqué le genre de vie réservé aux purs et accepté la discipline de salut grâce à laquelle il ne connaîtra pas le sort réservé aux non-initiés, condamnés à la boue et au cloaque d’un au-delà « cruel et glacé ».

mardi, novembre 07, 2006

ÉRINYES ou EUMÉNIDES

Nom donné dans la mythologie grecque aux déesses de la vengeance, que les Latins identifièrent avec leurs Furies. Les Anciens les appellent par antiphrase les Euménides, c’est-à-dire les Bienveillantes, de manière à s’attirer leurs bonnes grâces en les flattant. D’après Hésiode, elles naquirent du sang que la mutilation d’Ouranos répandit sur la Terre ; chez Eschyle, elles sont filles de la Nuit ; chez Sophocle, filles de l’Ombre et de la Terre. Euripide fut le premier à préciser qu’elles étaient trois. Des écrivains postérieurs les nomment Alecto (l’Implacable), Tisiphone (la Vengeresse du meurtre) et Mégère (la Jalouse). Déesses primitives, elles ne reconnaissent que leur propre loi, et Zeus lui-même doit leur obéir. On les représente ailées, coiffées de serpents et armées de fouets ou de torches. Elles habitent le royaume des Ombres. Elles punissent impitoyablement tous les crimes contre les lois de la société humaine, notamment les fautes contre la famille : elles tourmentent sans répit leur victime, qu’elles frappent souvent de folie.

Eschyle croit à la justice divine. Et en particulier lorsqu’il s’agit de fautes mettant en cause soit le respect des dieux soit la vie des humains. Ses vers résonnent un peu partout du nom des Érinyes, les déesses vengeresses attachées à poursuivre le crime. Et à chaque instant il répète que toute faute est un jour châtiée. « Nul rempart ne sauvera celui qui, enivré de sa richesse, a renversé l’auguste autel de la Justice ; il périra. » C’est la vieille croyance grecque à la némésis , mais revue et rendue plus morale ; car, pour Eschyle, les dieux ne punissent plus simplement ceux qui s’élèvent trop haut : ils punissent une faute, ils incarnent la justice.
De fait, Eschyle évoque une justice qui ne va pas sans cruauté, et dont le principe, pour nous modernes, est parfois assez déroutant.

Car les dieux prévoient de loin. S’il est un mortel qu’ils veuillent perdre, ils lui dressent des pièges, contribuent à son égarement, et l’orientent alors aisément vers la faute qui le perdra. C’est ainsi que les dieux eux-mêmes ont suggéré à Agamemnon de verser le sang de sa fille Iphigénie. Ils ont fait comme Clytemnestre, invitant ce même Agamemnon à pénétrer dans sa demeure en marchant sur la pourpre.

On a donc raison d’avoir peur, de guetter le sens des actes. Et l’on doit d’autant plus trembler que ces mêmes dieux d’Eschyle, une fois la faute commise, ne limitent pas leur colère à l’auteur de cette faute.

La tragédie des Sept contre Thèbes relate la guerre qui opposa entre eux Étéocle et Polynice, les deux fils d’Œdipe, maudits par leur père. Or tous les drames de la vie d’Œdipe venaient de ce qu’il avait tué son père Laios. Et le responsable des maux de toute cette race était précisément Laios, qui avait engendré un fils malgré l’ordre formel des dieux. On a donc, à la suite, trois générations. Et toutes trois expient la même faute initiale. Quand commence la pièce, on sait qu’Œdipe a maudit ses fils, et qu’ils doivent se tuer l’un l’autre, entraînant Thèbes à la ruine. Est-ce possible ?

Cette continuité dans le châtiment est d’autant plus terrifiante qu’elle suppose, à son tour, comme une cascade de fautes. Car le châtiment est bien d’origine divine ; mais il ne se réalise que par l’intermédiaire de quelque action humaine, elle-même criminelle. Alors, où s’arrêter ? comment finir ? comment échapper à cette suite de meurtres et de souffrances ? Ce grand problème est celui qui domine la seule trilogie conservée dans son ensemble, L’Orestie .

Ce coupable malgré lui devra-t-il payer, lui aussi, pour un meurtre auquel ne présidait aucun mobile bas ou sacrilège ? C’est le problème que pose la trilogie et auquel la dernière pièce, Les Euménides , vient apporter une réponse. Oreste y apparaît pourchassé par les Érinyes. Horribles à voir, elles incarnent la loi du talion. Mais Oreste a des protecteurs en la personne des dieux olympiens : Apollon, qui avait ordonné le meurtre, promet son secours et Athéna, sœur d’Apollon, organise à Athènes un jugement en forme ; Oreste est acquitté. Les vieilles divinités, convaincues par Athéna, acceptent de se faire les protectrices d’Athènes, où elles feront désormais régner l’ordre par le seul effet de la crainte. À l’orée de tant de crimes, on voit naître une justice humaine

Tous ces drames relatifs à diverses familles mythiques, dès l’origine vouées au désastre, sont donc autant de méditations sur les voies complexes de la colère divine. Et toutes reflètent une même angoisse, une même foi.

Comment n’aurait-on pas d’angoisse, quand on ne sait jamais quand un dieu va frapper ? Et pourtant comment n’aurait-on pas la certitude d’une justice divine, quand on voit tant de coups s’abattre sur les coupables ? Et non seulement ces coups s’abattent avec justice : ils s’abattent, en fait, pour le bien même des hommes. Ils sont une leçon de sagesse. C’est ce que le chœur d’Agamemnon appelle une « violence bienfaisante », et Zeus donne pour loi aux mortels une règle cruelle et bonne : « Souffrir pour comprendre. »

vendredi, novembre 03, 2006

Mythologie et ontologie : Naissance d’un langage

Plus difficile à saisir est le processus par lequel un vocabulaire ontologique se substitue aux noms des éléments. Par un emprunt partiel au vocabulaire déjà technique des arts du nombre et de la figure, il range, par exemple, dans les tables pythagoriciennes, l’Un et la Dyade, la Limite et l’Infini, en colonne avec le Mâle et le Féminin, la Lumière et la Ténèbre. Empruntant pour une autre part au vocabulaire technique des arts de la parole et de l’écriture, il se réfère aux souffles et aux mesures des poètes, ou aux arrangements de traits, de ronds et de demi-ronds des graveurs de lettres. Mais là n’est peut-être pas l’essentiel. L’essentiel serait l’élévation à un niveau supérieur, disons de l’abstraction, ou de la conceptualisation. Que l’on mette au commencement avec les Ioniens, par exemple, l’Eau, l’Air ou le Feu, là n’est pas la chose importante. Le choix concret fait entre trois ou quatre possibilités importe beaucoup moins que le choix fait d’un principe et d’un seul. Quelle meilleure façon de signifier l’unicité du principe que de le nommer l’« Un » ? Comment faire entendre que la chose conçue tout à fait au commencement, voire avant le commencement, suffit à engendrer toutes les autres choses connues avec leurs formes et leurs limites, sans se confondre avec aucune, mieux qu’en l’appelant le « Sans-Limite » ? Une démarche régressive saisit sous le nom usuel une signification seconde, dont la valeur propre vide le nom usuel de son premier sens au profit d’un autre plus essentiel : pour cet autre, inadéquatement désigné, elle invente des mots plus purs, substituables aux premiers dans les mêmes phrases, ou dans des phrases bâties sur le même modèle. Que l’on place cet inconnu en position de sujet sous-entendu dans l’énoncé théologique traditionnel : « (il) a été, (il) est, (il) sera », ou dans un énoncé correctif : « (il) n’a pas été, (il) ne sera pas, puisqu’(il) est tout entier tout à la fois présent », et l’on reconstitue les débuts de l’ontologie. Reste à compléter ce discours naissant en ajoutant de nouveaux vocables en position d’attributs, et à forger le nom neutre de l’Être pour le mettre à la place de l’inconnu auquel réfère le pronom.

Ces noms entrent dans des phrases de structure grammaticale correcte, et les phrases s’emboîtent selon des lois connues : tantôt un moule rythmo-poétique, tantôt des schémas gnomiques, et même des groupes de propositions enchaînées à la manière des géomètres. Ainsi se forge un nouveau discours qui veut dire les plus grandes choses. Il n’est pas fait « rien que de mots ». Il se veut « discours plein de sens ». Comme le sens même inaccessible se donne toujours avec une phrase, quelle meilleure façon de le désigner que de promouvoir un usage noble pour le mot qui signifie le « Discours = Logos » ?

Le discours réglé

Qu’il ait été formé ou non à partir d’une racine signifiant « cueillir », « recueillir », « rassembler », le terme « logos » avait déjà pris en une haute époque le sens de « récit » ou « parole ». Le logos comme récit est alors qualifié de « sacré », ce qui suppose, par opposition, un récit profane. Mythos et Logos se sont séparés comme se spécifiaient, d’une part, des emplois beaucoup plus techniques de « logos » ; et comme, d’autre part, se précisait une problématique de l’illusion ou du mensonge. Le logos a pris le sens sévère d’un discours bien réglé, discipliné pour la conquête de la vérité. Le mythos a pris le sens fascinant de la parole servant à créer l’illusion, bienfaisante ou malfaisante. Même les dieux trompent, et parfois méchamment ; même leur parole bienveillante trompe, parce qu’elle dissimule des arrière-fonds de sens inintelligibles aux mortels. Reste à discerner les variétés de sens qu’a adoptées « logos » comme parole disciplinée, ordonnée à la conquête de la vérité.

Pour les spécialistes dans les arts de la parole, poètes, rhéteurs et grammairiens, « logos » a désigné le « récit », le « discours », et semble avoir ensuite pris le sens de la « formule » où l’essentiel est condensé, ou de la « loi » selon laquelle le discours progresse. C’est un discours plein de sens. Des expressions signifient « discours inintelligible », « parler barbare », « rien que mots ». D’autres expressions parallèles et contraires disent « rien que le sens », « tête du discours ». Logos semble avoir été employé pour dire le plus précieux du discours parlé, à côté de la Gnômè et du Noûs. La loi selon laquelle le discours progresse est parfois « analogique », selon le schéma scalaire : « ce que a est à b , b l’est à c ; ce que b est à c , c l’est à d . » Elle peut être calquée sur la démonstration géométrique. Ainsi passe-t-on du sens de « discours réglé » au sens de « raisonnement », et à la « raison ». Les sophistes, après les poètes, ont créé un art de mesurer la parole, ou de distribuer le discours dans le temps. Ces pratiques justifient l’usage parallèle de mesurer un débit quelconque, tel le débit d’un courant d’eau. Pourquoi ne pas mesurer de la même façon le débit du feu cosmique coulant en eau, et vice versa ? Voire le débit du temps ? Logos a pris à la haute époque le sens de « la mesure », et assumé par là un usage philosophique.

Reste à apprécier à quelle date le Logos a été hypostasié en entité divine. Il n’est pas impossible qu’il l’ait été en un temps reculé, selon le processus qui a érigé la Dikè en fille de Zeus – le Logos pourrait être un équivalent abstrait d’Hermès ou d’Apollon ; néanmoins, il semble que ce ne fut pas le cas. Les stoïciens ont hypostasié une Raison de l’univers. Les néo-platoniciens et autres doctrinaires de basse époque ont hypostasié un Logos, ou Verbe divin, rangé entre un Noûs et une Psyché. Dans le discours héraclitéen de haute époque, le Logos désignerait la parole sensée du maître, le sens de cette parole, et parallèlement la mesure selon laquelle le Feu se change en Eau. Il n’est pas nécessaire de l’ériger en nom propre pour lui donner un sens divin.